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Ivan Illich

Ivan Illich• LE MONDE | 04.12.02 | 12h58
• MIS A JOUR LE 18.12.02 | 10h09
La mort d'Ivan Illich, penseur rebelle
  Eléments bibliographiquesLa Convivialité, Seuil, 1973.
Nemésis médicale, Seuil, 1975.
Dans le miroir du passé, Descartes et Cie, 1994.
Un inédit, La Perte des sens, et les œuvres complètes en deux volumes, à paraître chez Fayard en 2003.
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La Convivialité est un texte qui garde une étonnante jeunesse. Illich y analyse la transformation de l'outil en un appareil asservissant. Il ne critique pas la technologie, mais le monopole qui lui est conféré et qui nuit à la liberté de chacun de répondre à ses propres besoins. Illich décrit la logique qui conduit la société à poursuivre une croissance ininterrompue, acculturant les groupes et les individus, sans répondre à la pauvreté qui, au contraire, s'y développe."L'organisation de l'économie tout entière en vue du mieux-être est l'obstacle majeur au bien-être", résume-t-il.
Dans la seconde moitié des années 1970, Illich poursuit son travail en sapant l'institution médicale (avec La Némésis médicale), les illusions du travail (Le Travail fantôme), le concept d'environnement (H2O). Mais l'optimisme des années 1960 a disparu, et l'on oublie Illich, du moins en France. Il travaille au Mexique, et, depuis 1990, enseigne tous les automnes à l'université de Brême, en Allemagne. Dans le miroir du passé, en 1994 (Descartes et Cie), donne l'image de ses nouvelles réflexions sur l'engagement ou le langage. Mais il saisit mal les phénomènes des années 1990 que sont Internet et la biotechnologie.
Si les intellectuels patentés l'ont oublié, les préoccupations de Illich continuent d'irriguer un réseau actif de critiques du développement, dont a témoigné un colloque important à l'Unesco en mars dernier sous le titre "Défaire le développement, refaire le monde". Illich y était – à côté de José Bové. Ses idées ne sont pas mortes le 2 décembre, elles sont au contraire bien vivantes.


Hervé Kempf

  L'intellectuel autrichien est mort lundi 2 décembre à Brême, en Allemagne, à l'âge de 76 ans. Prêtre "en congé" de l'Eglise, il avait, dans les années 1970, proposé une critique radicale et globale de la société industrielle, de l'école et de la médecine.
Ivan Illich aura été, jusqu'au bout de sa vie, un intellectuel rebelle et cohérent : souffrant depuis une dizaine d'années d'une tumeur au cerveau, il avait choisi de ne pas suivre les thérapies usuelles, acceptant de vivre avec une énorme protubérance sur sa joue droite, qui sidérait ses interlocuteurs, avant qu'ils ne retrouvent la lueur de son regard et la vélocité de son esprit.
  Provocateur, lucide, implacable critique de la société industrielle, Ivan Illich a été, au tournant des années 1970, le porte-parole entendu et brillant d'une critique non marxiste des institutions qui fondent l'économie contemporaine : l'école, la santé, le développement, la consommation énergétique ont été les cibles d'un discours puissant et qui a donné à l'écologie une assise théorique solide.
Mais, depuis les années 1980, l'euphorie micro-informatique, le renouveau du capitalisme et la reddition corps et biens de la gauche au libéralisme ont fait oublier ce penseur exigeant. Il est décédé lundi 2 décembre, à Brême, dans la douceur, et en pleine possession de ses moyens intellectuels.
Ivan Illich était né le 4 septembre 1926 à Vienne. Son père était croate catholique, sa mère juive séfarade. Il est expulsé en 1941 en application des lois raciales nazies. Il va alors étudier à Florence, puis entre à l'Université grégorienne du Vatican, à Rome, pour devenir prêtre. Polyglotte, il est un dévoreur de connaissances et d'idées. Il est influencé par le philosophe Jacques Maritain, obtient sa licence de théologie en 1951.
Le Vatican destinerait ce jeune prêtre brillant à sa diplomatie, mais il préfère aller à New York où on lui confie la paroisse d'Incarnation Church, à Manhattan, où il va travailler de 1952 à 1956. C'est une paroisse irlandaise, progressivement transformée par l'arrivée massive d'immigrants portoricains. Illich y découvre le problème de l'acculturation et déploie des talents remarquables de pédagogue et de passeur entre les cultures américaine et hispanique. Le succès est tel que ses supérieurs l'envoient en 1956 à l'Université catholique de Porto Rico, où il élargit son travail d'enseignement interculturel. En 1960, il s'oppose à son évêque, qui appelle à ne pas voter pour un candidat gouverneur qui prônait le contrôle des naissances, et doit quitter Porto Rico.
Il parcourt à pied l'Amérique latine et va – selon certains – méditer au Sahara. Il rejoint en 1961 le Cidoc (Centre interculturel de documentation) à Cuernavaca, au Mexique. Il va en faire un carrefour extraordinaire de discussion pour intellectuels et étudiants d'Amérique latine, ou de jeunes Occidentaux, souvent religieux. Cette université sans hiérarchie et sans diplômes est aussi un terrain d'expérimentation de ses idées. Il finit par entrer en conflit avec l'Eglise, en critiquant l'aide apostolique des Etats-Unis à l'Amérique latine, qu'il qualifie de "plante coloniale", dans un article publié en janvier 1967 à New York (repris dans Esprit en mai 1967). Il entérine la rupture début 1969, en renonçant à l'exercice et au titre de prêtre, mais sans renier sa foi.
Indépendant de l'institution, il va se libérer en donnant en quelques années son œuvre bouillonnante et sulfureuse, qui tombe à pic dans un après-Mai 68 encore baigné d'utopie : Une société sans école, publié en France en 1971, est un succès immédiat, tandis qu'Esprit (avec Jean-Luc Domenach) et le Nouvel Observateur (avec Michel Bosquet, alias André Gorz) s'attachent à populariser ses idées. Il y explique que l'école joue comme un système d'exclusion, rejetant ceux qui n'ont pas obtenu de diplôme, tout en monopolisant ce qui est jugé digne du nom de "savoir" et rejetant les autres formes de connaissance humaine.
En 1973, Energie et équité,reprise d'articles donnés au Monde,sape l'analyse courante de la crise de l'énergie – perçue généralement comme un problème de ressources rares – en montrant qu'elle renvoie à la consommation, donc aux usages, par le développement débridé des transports. Il y établit une équivalence originale entre temps gagné – par la rapidité – et temps perdu – à travailler pour acquérir les moyens d'aller vite. La même année voit paraître La Convivialité,critique plus générale du système technique, dans la foulée d'un Jacques Ellul dont il a découvert l'œuvre en 1965.
  VERBATIM
Nous publions quelques fragments de la pensée d'Ivan Illich, extraits de La Convivialité, Le Seuil (collection "Points").
La liberté
Passé un certain seuil, l'outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l'équilibre global, ce seuil critique. Alors il sera possible d'articuler de façon nouvelle la triade millénaire de l'homme, de l'outil et de la société. J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l'outil.
L'école
La redéfinition des processus d'acquisition du savoir en termes de scolarisation n'a pas seulement justifié l'école en lui donnant l'apparence de la nécessité ; elle a aussi créé une nouvelle sorte de pauvres, les non-scolarisés, et une nouvelle sorte de ségrégation sociale, la discrimination de ceux qui manquent d'éducation par ceux qui sont fiers d'en avoir reçu. L'individu scolarisé sait exactement à quel niveau de la pyramide hiérarchique du savoir il s'en est tenu, et il connaît avec précision sa distance au pinacle. Une fois qu'il a accepté de se laisser définir d'après son degré de savoir par une administration, il accepte sans broncher par la suite que des bureaucrates déterminent son besoin de santé, que des technocrates définissent son manque de mobilité. Ainsi façonné à la mentalité du consommateur-usager, il ne peut plus voir la perversion des moyens en fins inhérente à la structure même de la production industrielle du nécessaire comme du luxe.
La technologie
La solution de la crise exige une radicale volte-face : ce n'est qu'en renversant la structure profonde qui règle le rapport de l'homme à l'outil que nous pourrons nous donner des outils justes. L'outil juste répond à trois exigences : il est générateur d'efficience sans dégrader l'autonomie personnelle, il ne suscite ni esclaves ni maîtres, il élargit le rayon d'action personnel. L'homme a besoin d'un outil avec lequel travailler, non d'un outillage qui travaille à sa place. Il a besoin d'une technologie qui tire le meilleur parti de l'énergie et de l'imagination personnelles, non d'une technologie qui l'asservisse et le programme.
La crise
Je distinguerai cinq menaces portées à la population de la planète par le développement industriel avancé :
1. La surcroissance menace le droit de l'homme à s'enraciner dans l'environnement avec lequel il a évolué.
2. L'industrialisation menace le droit de l'homme à l'autonomie dans l'action.
3. La surprogrammation de l'homme en vue de son nouvel environnement menace sa créativité.
4. La complexification des processus de production menace son droit à la parole, c'est-à-dire à la politique.
5. Le renforcement des mécanismes d'usure menace le droit de l'homme à sa tradition, son recours au précédent à travers le langage, le mythe et le rituel.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.12.02

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