| Lettre
ouverte aux Américains de bonne volonté
Votre Nation est immense. Votre Nation est riche.
Votre Nation est puissante, et belle à
bien des égards. A moins de vous perdre
dans l'illusion de vos rêves et de vos mythes,
elle ne peut se permettre d'ignorer toute la vérité
sur les causes du drame dont vous êtes aujourd'hui
les victimes. Alors que le 11 septembre 2001 s'inscrit
parmi les jours les plus funestes de votre Histoire,
il semble étrange et inquiétant
qu'un autre événement, -l'assassinat
du commandant Massoud-, n'ait retenu, -à
de très rares exceptions près-,
aucune attention de vos média. A l'heure
où vous préparez votre riposte,
vous risquez d'attiser, dans le monde musulman,
un feu de haine. Quelques combattants de l'ombre,
et de cette haine, n'attendent que vos erreurs
pour commettre encore et encore d'autres actes
de terreur. A la force, pour vaincre sans périr,
vous le savez, il convient d'ajouter intelligence,
habileté et finesse. A l'action, il faut
joindre la pensée. Penser en homme d'action,
agir en homme de pensée, prendre son temps
et tout savoir. La pensée ne doit exclure
aucune connaissance de la réalité,
fusse-t-elle gênante. Et surtout, surtout
ne pas schématiser. Si votre risposte frappe
hors de la cible (qui s'est cachée depuis
plusieurs jours) vous allez propager le mal que
certains de vos services ont, hélas, fait
déjà germer dans ces terres d'intolérance,
d'ignorance, d'intégrisme et de fanatisme
sans savoir où cela mènerait. Alors
que Dieu vous garde! Et nous tous avec vous...
Avant que vos média se concentrent exclusivement
sur l'immense drame qui endeuille votre société,
le dimanche 9 septembre, dans une vallée
du Nord-est de l'Afghanistan, un autre attentat,
suicide lui aussi, a été commis
contre Ahmad Shah Massoud, homme historique d'Afghanistan
que vous avez ignoré pour des raisons que
nous sommes nombreux à ne pas comprendre.
Faut-il donc vous expliquer la valeur de cet homme
qui vient de payer de sa vie d'avoir été,
sur sa chère terre d'Afghanistan, le chef
charismatique d'une résistance obstinée
contre les Talibans? Faut-il vous préciser,
qu'étant devenu l'adversaire redouté
des Arabes et des Pakistanais engagés dans
le soutien aux Talibans, il a subi le même
sort que chacune des victimes américaines?
Lui n'était pas innocent comme les victimes
des attentats commis sur votre territoire, mais
il se battait pour une liberté dont vous
connaissez la valeur et pour sa culture. Afghan
libre, musulman modéré, homme de
paix, combattant de la première heure,
Massoud aurait le droit de figurer en tête
de liste des victimes de ce terrorisme sans morale.
Son assassinat a eu lieu avant les attentats-suicides
qui vous ont meurtris et ce n'est sans doute pas
un hasard. Mais pourquoi donc n'a-t-il aucune
place dans vos yeux d'Américains, dans
vos pensées, dans vos coeurs? Faut-il vous
écrire que Massoud a été
ce héros des montagnes qui a mis à
mal l'armée soviétique tellement
diabolisée par vos militaires? Faut-il
vous confier qu'il n'a cessé de vous mettre
tous en garde contre les dangers dont vous venez
d'être aussi les victimes ? Ses assassins
n'étaient pas afghans mais d'origine arabe.
Porteurs de passeports belges (volés) ils
se sont présentés comme des journalistes.
Aux dires d'une journaliste française qui
les a rencontrés, ignorant leur noir dessein,
ils étaient calmes, avaient l'air cultivé,
ne ressemblaient aucunement à des illuminés.
Ils étaient pourtant aussi fanatiques que
les criminels pirates de l'air qui ont jeté
vos avions sur votre monde de richesses et de
puissance. Eux aussi étaient mandatés
pour une mission précise, bien pensée,
soigneusement calculée, longuement préparée.
Et eux aussi avaient accepté de mourir
pour une cause: détruire ceux qui ne sont
pas de leur univers d'islam wahabite. Dans leur
caméra était caché de l'explosif
! Dans leurs regards ils voyaient la mort de Massoud
pourtant lui aussi musulman. Ce 9 septembre, dont
aucune chaîne de télévision
américaine ne parle, fut donc marqué
par une interview sans enregistrement, ulltime
temps consacré par Massoud à vouloir
faire entendre au monde extérieur sa lutte
contre l'intolérance. Ainsi, dans un bureau
grand comme un placard du World Trade Center de
New-York il y eut une déflagration, dévastatrice,
qu'aucune caméra ne filma. Là aussi
l'horreur fut celle de corps déchiquetés:
ceux des deux criminels, de Massoud, d¶un garde
et d'un de ses proches conseillers, Massoud Ralili,
homme lucide et ami du temps des combats contre
les Soviétiques.
Le lien entre cet attentat-suicide et ceux perpétrés,
trois jours plus tard, à New-York et à
Washington, est évident. L'ignorer revient
à passer sous silence une partie des causes
qui ont amené à la situation actuelle.
Le 11 septembre, vos média ont rapidement
désigné comme suspect numéro
un des attentats contre votre Nation Oussama Ben
Laden, terroriste saoudien, ami des Talibans,
déjà accusé en 1998 des attentats
meurtriers de vos ambassades de Nairobi (Kenya)
et de Dar-es-Salaam (Tanzanie). Un ennemi qui,
décidément, possède une sacrée
puissance, incarnant le diable à lui tout
seul. Il est vrai qu'il est milliardaire et que
l'argent, vous êtes bien placés pour
le savoir, sert à acheter ce que l'ont
veut: des compétences, des complicités
humaines, même des existences et, sans doute,
à condition d'y mettre le prix: des morts...
Je ne peux pas croire que vous pensez qu'il est
seul contre vous. Oussama Ben Laden est une image.
Ces dernières années, des journalistes
l'ont trouvé dans la ville de Kandahar.
Vos services auraient pu l'exécuter. Pourquoi
ne l'ont-ils pas fait? Derrière l'image
de ce diable existe une réalité
de complicité de haine qui implique bien
d'autres arabes fanatiques, quelques Talibans
criminels et de nombreux militaires pakistanais
directement compromis dans la mise en folie et
la destruction d¶un Afghanistan libre et indépendant.
Votre Nation vient de subir des attaques qu'elle
pensait inimaginables sur son territoire. Elle
ne sait plus comment réagir, se trouve
comme sonnée, percluse de tensions, de
tristesse et de sentiments de vengeance. Je me
demande pourtant si le monde virtuel avec lequel
vous flirtez de plus en plus souvent ne vous joue
pas un tour tant l'audace et le mal de l'agression
sont grands. Alors que vos télévisions
débitent reportages sur reportages, reprenant,
à l'infini, les images les plus spectaculaires
des explosions et les séquences les plus
émouvantes, des commentaires de tout bord
se font entendre. A aucun moment Massoud et le
combat des Afghans amoureux de paix et de liberté
n'a été mentionné. Pourquoi?
Pourquoi, si peu de personnes, chez vous, osent
rappeler que vos services secrets ont joué
avec le feu qui vient de vous brûler? Pourquoi
aussi n'avoir pas tendu l'oreille pour écouter
ceux qui vous parlaient d'Afghanistan avec justesse?
A se croire invulnérable on finit par s'affaiblir.
Apprendre des erreurs, c'est ce que Massoud était
en train d¶accomplir. A vous aussi de ne pas manquer
l'usage de l'expérience.
De Paris, qui représente un minuscule point
sur la carte du monde où vous êtes
si puissants, j'ose me joindre à ceux qui
rappellent que vos services secrets, dont vous
attendez aujourd'hui qu'ils fassent toute la lumière
sur les réseaux terroristes, semblent à
bien des égards suspects. Leur implication
dans les jeux machiavéliques du passé
de l'Afghanistan a aujourd'hui des conséquences
qu'on aurait tort de passer sous la gomme de l'oubli.
N'allez pas voir dans cette mise en accusation
une parmi d'innombrables manifestations d'anti-américanisme.
Il n'en est rien. J'aime sincèrement l'Amérique
et je suis triste de ce qui vous meurtrit. Mais
aimant aussi l'Afghanistan, j'ai, en moi, une
expérience de terrain et quelques fragments
de vérité qui m'empêchent
de me taire. Pour avoir connu et suivi Massoud
à travers ses combats, -contre les Soviétiques
d'abord, puis contre les Talibans et leurs soutiens-
j'ai acquis la certitude qu¶il y avait en lui
la détermination d'un juste. Pourquoi l'Amérique
l'a-t-elle à ce point ignoré, tout
comme elle n'a pas entendu ses avertissements
concernant les dangers que ses ennemis faisaient
planer sur le monde? Cruel, triste et terrible
constat: vos morts sont là, résultat
de votre aveuglement. Alors que Massoud aurait
objectivement dû devenir votre allié
dans la lutte contre le terrorisme musulman, il
vient de succomber à ses blessures, assassiné
par ceux-là même que vos services
ont aidé et qui vous, et nous haïssent
tant. Mais les hommes de Massoud vivent et vous
devez les aider.
J¶aime l¶Amérique mais ne comprend pas
votre si fréquente ignorance des mondes
hors de vos frontières. Vos chaînes
de télévision qui fabriquent leurs
génériques d'éditions spéciales
comme des bande-annonces de films à grand
spectacle, font peur. Ne risquent-elles pas de
vous enfermer sans cesse dans des fictions? Généreuse,
courageuse et solidaire votre population, mise
à vif, est prête à la guerre
oubliant celle du Vietnam qui a fait tant de victimes
et rien résolu, celle du Golf qui a masqué
la réalité de véritables
tragédies, celle de Somalie qui n'a rien
réglé, celles de frappes chirurgicales
qui font des tâches et des meurtres... Faire
la guerre n'est peut-être pas la solution
la plus efficace pour lutter contre un ennemi
qui vous échappera toujours si vous ne
le connaissez pas autant qu'il vous a étudié.
Les pauvres Afghans qui vivent dans la guerre
depuis plus de 20 années, eux, n'ont pas
à payer pour une poignée de fous
que vos hommes de l'ombre ont alimenté
en armes et en dollars. Car il s'agit bien de
voir les choses en face et le répéter
pour ne pas l'oublier: pendant des années,
votre CIA a soutenu les plus fondamentalistes
des Afghans, faisant naître des monstres
maintenant incontrolâbles. Quantité
d'hommes étrangers à l'Afghanistan
(Algériens, arabes des Emirats, Palestiniens,
Saoudiens, Soudanais...), sont venus s'entraîner
à faire la guerre et la guérilla
durant des années. Choisir les plus musulmans
d'entre eux et en voir les plus efficaces adversaires
des Soviétiques, était un pari tordu
et primaire. Les Occidentaux qui connaissaient
le terrain, Français pour la plupart, ont
tout fait pour le faire comprendre à vos
spécialistes. En vain! Celui qui combattait
les Russes avec le plus d'efficacité, c'était
Massoud, pas ceux qui recevaient le soutien américain!
En 1992, celui qui réussit pourtant à
prendre Kaboul des mains des communistes afghans
(trois années après le retrait des
troupes soviétiques d¶Afghanistan), c'était
encore Massoud. Hélas pour le peuple afghan,
en cette année 92, personne n'est venu
aider à désarmer une population
qui ne savait faire que la guerre ou la subir.
Massoud n'a pas pris le pouvoir, l'a laissé
à un président qui a humilié
les Pachtounes aujourd'hui Talibans. Cinq semaines
après l'entrée des hommes de Massoud
dans la capitale afghane, Gulbudine Hekmathyar,
avide de pouvoir, jaloux de Massoud, prêt
à tout et soutenu par votre CIA, a fait
bombarder la ville sans répit.
Comment vos services secrets ont-ils pu se tromper
à ce point? Comment et pourquoi ont-ils
choisi d'écouter les Pakistanais dont l'obsession
a toujours été de tenir tête
à l'Inde et garantir leur profondeur stratégique
en contrôlant l'Afghanistan? N'ont-ils pas
vu, vos spécialistes pourtant non dénués
d'intelligence, n'ont-ils pas perçu, dans
leurs savantes analyses prospectives, qu'il y
aurait, un jour, un danger à miser de la
sorte? L'intérêt pour vous, Américains,
pour nous Occidentaux, n'aurait-il pas dû
être de soutenir Massoud qui demandait de
l'aide, qui voulait des élections, qui
voulait désarmer la population, qui, en
fait, parlait de paix après ses erreurs
de Kaboul? Non, vous avez ignoré cet homme.
Vous avez même aidé, dans un deuxième
temps, le mouvement des Talibans que les Pakistanais
vous présentaient comme étant les
seuls à pouvoir enfin ramener la paix en
Afghanistan. Une de vos compagnies pétrolières,
dans une alliance avec une compagnie saoudienne
(Unocal et Delta) s'est même mise à
croire en la possibilité de construire
un gazoduc pour amener, à travers l'Afghanistan,
le gaz naturel du Turkmenistan jusqu'aux ports
pakistanais. Les dollars reçus par les
Talibans ont alors servi à acheter des
commandants moudjahidin pour leur faire rendre
les armes, certes, mais conduire la guerre contre
Massoud et l'Alliance du Nord. Que ces Talibans
soient entourés d'arabes fanatiques et
de conseillers pakistanais n'a, de toute évidence,
jamais gêné vos services secrets.
Que la folie extrémiste des Talibans
ait existé et ne se soit pas privée
d'infliger ses mesures radicales à la face
du monde, ne vous a pas, apparemment, donné
envie de voir de plus près de quoi était
fait ce qui déterminerait l'avenir? Etrange
mépris de la réalité des
hommes. Vos services ont utilisé des êtres
humains comme s'il s'agissait de pions sur un
échiquier. Ils ont acheté ceux qui
pouvaient être achetés, les sans-loi.
Mais la pâte humaine n'est pas toujours
aussi maléable qu'on le croit. Les raisons
qui font vivre les hommes ne sont pas les mêmes
pour tout le monde. Vos services ont semé
un feu dont vous êtes aujourd'hui les victimes.
A présent, l'heure est grave: alors que
vos services secrets ont à désigner
les coupables, ne choisissez pas la loi du talion
pour détruire ceux que vous avez si peu
compris et que vous caricaturez encore aujourd'hui
dans vos média. Faites attention, je vous
en prie: la population afghane, dans la richesse
de ses ethnies et de sa culture, n'a pas à
payer pour des crimes qu'elle subit depuis si
longtemps. Sa résistance doit être
soutenue. En Afghanistan, les responsables criminels
sont peu nombreux, vos services les connaissent
peut-être mieux que nous puisqu'ils ont
été longtemps leurs interlocuteurs.
Oussama Ben Laden, coupable ou bouc emissaire,
est parti se cacher et se réjouira de vous
voir multiplier les erreurs pour mieux allumer
le feu de la révolte contre notre Occident.
Si vos moyens technologiques vous permettent de
le localiser, la précision sera votre victoire.
Mais il est loin d'être seul, vous le savez.
Car l'Afghanistan n'est pas le seul endroit du
monde où se préparent les combattants
de la haine.
En assassinant Massoud, vos ennemis ont rendu
plus opaque la réalité afghane.
De grâce, n'oubliez jamais que vous étiez
heureux de voir les paysans afghans tenir tête,
avec courage et dignité, à l'armée
soviétique. Votre Président Reagan
les appelait alors les combattants de la liberté.
Une démocratie comme la vôtre a besoin
de lucidité pour continuer à être
une réalité. Les raisons de la haine
dont vous êtes victimes sont aussi à
rechercher en vous-même... en nous-même
également puisque nos hommes politiques
n'ont pas su, eux aussi, aider Massoud venu demander,
il y a quelques mois, à Paris et à
Strasbourg de faire pression sur le Pakistan.
Dieu vous garde de vos représailles. Ne
mettez pas le feu dans un jardin exsangue où
vos représentants ont fait naître
des broussailles, soyez précis, sages et
généreux. Il en va ainsi des Nations
qui veulent rester grandes et riches et puissantes
et belles et justes... et servez-vous de ceux
qui savent.
Christophe de Ponfilly, cinéaste, journaliste,
auteur de Massoud l'Afghan.
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