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Adieu Massoud, mon ami
Par MICHAEL BARRY
Michael Barry est écrivain.
Le mardi 18 septembre 2001  
C'est par refus de l'injustice sociale qui régnait dans ton pays dans les années soixante que tu t'étais tourné, dans ta première jeunesse, vers l'islam. assoud, ta mort creuse un abîme de vertige sous nos pieds, en nous privant tous d'un appui vital à l'orée de la crise mondiale. Je ne voulais abonder d'aucune façon dans le culte du héros, personnaliser autour de ta seule icône la lutte d'un peuple entier. Tout au long de la résistance antisoviétique des années 1979-1989, tandis que certains de mes amis dans l'action humanitaire te rejoignaient déjà dans tes vallées du Nord-Est, je persistais à porter secours aux régions de l'Est, du Sud, du Centre, pour témoigner de l'agonie générale et de l'héroïsme d'une nation au nom de la justice et du droit.
Pourtant, chaque jour, j'apprenais ta perspicacité stratégique, tes embûches des convois soviétiques tout au long de l'axe routier entre Kaboul et la frontière du nord, mais aussi l'amour que te portaient les tiens, le dévouement de tes combattants et, surtout, ton humanité envers tes prisonniers gouvernementaux ou russes. Ta réputation m'ébranla.
Je t'ai rejoint en 1992 avec mes équipes humanitaires d'urgence lors de la libération de Kaboul, quand tes maquisards - non les islamistes inféodés au Pakistan - entraient les premiers dans la capitale. Euphorie de courte durée. Nous avons vécu et souffert ensemble le siège qui s'ensuivit aussitôt, la famine, les pluies d'obus des forces intégristes qui encerclaient, étouffaient Kaboul, frôlé constamment la mort sous le sifflement des mêmes roquettes. C'est là que je t'ai connu, apprécié, enfin compris. Car c'est alors que je n'ai cessé de te rencontrer pour organiser, dans les décombres, distributions alimentaires et médicales.
Et c'est alors aussi que tu as révélé tes choix fondamentaux. Tu as maintenu toutes les femmes dans l'administration, dans les hôpitaux, à la télévision, à l'université. J'y ai fait une conférence: 70 % de filles sur les bancs. Tu as refusé le port obligatoire du voile grillagé. Tu as prêché la réconciliation nationale. Enfin, tu as évacué la capitale en septembre 1996, non seulement pour sauvegarder tes troupes, mais aussi, et surtout, pour éviter la destruction de tout ce qui restait de Kaboul, sous l'artillerie lourde des taliban et de leurs instructeurs pakistanais. Tes vallées du Nord-Est demeuraient la dernière citadelle d'espoir.
Tu as voulu garder un Afghanistan ouvert au monde, aux humanitaires de toutes les nations, en ami de l'Europe et particulièrement, par reconnaissance, de la France (non la France officielle mais celle qu'incarnaient tes amis personnels).
C'est parce que tu t'étais mué en défenseur, intransigeant, de l'indépendance de ton pays. Tu avais compris quelle utilisation faisait réellement de l'«islam» le Pakistan voisin à travers ses relais locaux - le Hezb-e Islami puis les taliban - pour vous coloniser. Sans jamais te départir de l'honneur de ta foi, sans manquer une seule prière fervente, tu puisais dans ta spiritualité tes sources de courage et ténacité: mais nulle haine.
C'est par refus de l'injustice sociale qui régnait dans ton pays dans les années 60 que tu t'étais tourné, dans ta première jeunesse, vers l'islam. Aussi en avais-tu redécouvert, désormais, la sève mystique, tolérante, soufie: à côté de tes lectures, utilitaires, de Che Guevara, tu méditais, surprenant!, la philosophie médiévale d'Al-Ghazâlî. Je l'ai su. Sous un masque religieux, tes ennemis voulaient t'abattre pour écraser un Afghanistan lobotomisé par eux, afin de transformer ta patrie en repaire mafieux de terroristes internationaux et ta civilisation en bouffonnerie sanglante. Tu l'as perçu. Tu l'as refusé. C'est pour ça que tu es mort.
Il y avait autre chose, au-delà de tes conciliabules militaires et de tes heures de froides analyses avec les tiens quant aux rapports de force. Tels soirs, à Kaboul, à l'abri des bombes des taliban, à la lumière des lampes à pétrole, nous discutions de poésie: notre vraie commune passion, dont nous détournait, toute la journée, le malheur environnant. «J'aime surtout lire», disais-tu.
Au cours de notre dernier dîner, quand tu es venu en février à Paris, tu as soudain interrompu nos considérations politiques pour demander, à brûle-pourpoint, quel poète français me procurait une émotion vraiment égale à celle que lui faisaient ressentir les vers persans de Hâfez. Je dis que je me nourrissais de Mallarmé pour mieux traduire en français les poètes de sa langue. «Ce n'est pas une réponse, précise pourquoi!» Ton regard, fente de lumière intense quand tu donnais tes ordres militaires, s'éclaircit d'un rire.
Mais la question lancinante de la tiédeur timorée de l'accueil officiel français, de l'indifférence aveugle des Etats-Unis face à la menace grandissante, revint trop vite dominer nos propos. Avant-hier, quand je sus et dus m'asseoir, un vers me resurgit en pleine rate, dans ma langue maternelle à moi. Tu le comprendras où tu es. «Good bye, sweet prince, and flights of angels sing thee to thy rest.» Car toi aussi, si on t'en avait laissé le temps, tu te serais montré, pour ta patrie, royal.
Montrer des exemples d'intelligence et de compassion, combattre la mZchancetZ et l'injustice.