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Récit du voyage de Brice Lalonde
Vallée du Panjshir - Avril 2001
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MERCREDI 25 AVRIL
Dushanbé (Tadjikistan), ambassade d’Afghanistan : les passants s’arrêtent pour regarder les photos accrochées sur les grilles. Elles représentent les Bouddhas de Bamyan, avant et après dynamitage.  Nous sommes trois :  Ashmat Froz de l’association Afghanistan-Bretagne,  le journaliste Michel Rouger, d’Ouest-France, et moi-même, représentant à la fois l’association Solidarité Panjshir et le conseil régional de Bretagne qui a donné 100 000 F à l’association d’Ashmat.
JEUDI 26 AVRIL
Nous  embarquons sur l’hélicoptère à l’aéroport de Dushanbé. Des commandants afghans nous accompagnent, ainsi qu’ un journaliste japonais qui veut interviewer Massoud. Takayuki Kasuga avait tenté de se rendre à Bamyan. Il avait réussi à aller jusqu’à l’entrée de la vallée. Mais les talibans l’avaient arrêté, menacé de mort et renvoyé à Islamabad où il était correspondant des Mainichi Newspapers. Il nous raconte qu’il avait rencontré à Lahore un recruteur des brigades islamistes au Cachemire et en Afghanistan qui devait lui faire visiter les camps d’entraînement. Depuis l’affaire des Bouddhas, tous les Japonais sont pour Massoud.
Nous arrivons vers 18 h à Khoja Bahodine (Khwaja Bahauddin), le quartier général des forces de Massoud, dans la vallée de l ‘Amou Darya. L’hélicoptère s’est posé sur un plateau sableux, dans un enclos entouré de badauds, non loin des murs en terre de la ville. Des jeeps nous transportent vers une propriété située à l’écart, composée de plusieurs maisons en dur où se tient l’état-major. On nous conduit à la terrasse sous d’immenses platanes, à deux pas d’un bras du fleuve. Au bout d’une heure,  Massoud arrive, entouré de ses officiers, dont un ancien professeur de psychiatrie. Il nous annonçe que les talibans ont repris la guerre ce jour même en clamant que c’est « l’assaut final ». Il ne paraît pas s’en émouvoir. Ashmat et moi lui donnons les photos et revues de presse de son voyage à Paris. Il nous remercie de l’accueil de la France. Il repart rapidement. Pour des raisons de sécurité, nous devons passer la nuit ailleurs, dans un endroit discret. Nous repartons vers un village situé au bord de l’Amou Darya. Nous avons droit  à la Guest House du quazi K., une jolie maison basse entourée d’un verger clos. Nos gardes nous font à dîner. Les chiens aboient dans la nuit.
VENDREDI 27 AVRILLe matin, pendant que chauffe l’eau du thé (il faut une heure), je suis charmé par la vue de chevaux dans les allées bordées de roses du jardin, image fugitive d’un pays qui pourrait être heureux. Nous visitons le village et nous rencontrons des réfugiés, puis nous sommes reconduits au siège de l’état-major où nous étions la veille. Nous parlons avec les proches de Massoud. Ils nous apprennent que les ulémas d’Afghanistan, réunis en assemblée, ont condamné les talibans, en leur déniant la qualité de représentants de l’Islam. Nous rencontrons E.Nazari, ministre en charge de l’action humanitaire. Il nous mène aux camps de réfugiés de Khoja Bahodine. Ce sont des alignements de tentes de fortune où s’entassent dans la poussière les paysans chassés par les combats. Ils ont les yeux fiévreux. Certains sont là depuis un an. Les témoignages sont poignants. La famine s’installe. La sécheresse s’ajoute à la guerre. Le soleil devient brûlant. Il n’y a pas de médecins. Des nouveau-nés vont mourir. Ashmat et moi décidons de laisser un peu d’argent. Nous allons en ville chez le changeur. Je donne 200 $ de Solidarité Panjshir, Ashmat 300 d’Afghanistan-Bretagne. Cela nous fait une petite montagne d’afghanis que je dispose à mes pieds dans la jeep. Mais à qui distribuer quelques gouttes d’aide dans le brasier des besoins ?   E.N. convoque les responsables du camp pour l’après-midi au siège de l’état-major. Ils arrivent à l’heure dite et se groupent autour de lui. Il  porte l’argent dans un sac. Il leur fixe ses instructions pour le partage en demandant de donner priorité aux femmes et aux enfants. C’est un acompte, puisque Massoud a décidé entre-temps de débloquer 15 000 $ pour leur venir en aide.
Nous déjeunons rapidement avec lui et ses officiers. « Il n’y a pas de chaises », me dit-il en français, en me proposant de m’asseoir à ses côtés. Deux anciens compagnons de Dostom sont là, des Ouzbeks balèzes, avec de grosses moustaches. Manifestement l’entrée en guerre à ses côtés de Dorstom, au sud de Mazar , d’ Ismail Khan, dans la région d’Herat, de Khalili autour de Bamyan et d’ Aji Kadir, dans le Konar, est la grande affaire du moment. Ils doivent ouvrir de nouveaux fronts afin de soulager la pression contre Massoud à l’est de Taloqan et au nord de Kaboul. Ils apportent la démonstration qu’Hazaras, Ouzbeks, Tadjiks et Pashtounes peuvent faire cause commune. Mais peut-on faire confiance à Dorstom qui a naguère pactisé avec Hekmatyar ? Le peuple afghan l’acceptera-t-il ? « Il a donné sa parole », me répond-on. Cependant, de leur côté, les talibans ne cessent de recevoir renforts et matériels du Pakistan et d’Oussama Bin Laden. 
Vers la fin de l’après-midi, nous embarquons avec le chef, son aide de camp, les Ouzbeks   dans l’hélicoptère amiral. Il a meilleure allure que les autres. Il nous emmène dans un des repaires de Massoud, à Tchamain Khost , dans la vallée de Farkhar, au sud-est de Taloqan. L’hélicoptère se pose dans un mouchoir de poche, une prairie verte entourée d’arbres au bord d’un torrent de montagne, décorée de quelques pièces d’artillerie. Après l’agitation d’hier, c’est le calme et la fraîcheur. Les soviétiques avaient tenté en vain de bombarder la position. La vallée fait un coude qui interdit aux avions de s’approcher.
Massoud nous invite à prendre le thé. Il va prier. Nous passons la soirée à discuter. Il semble que le pouvoir réel en zone occupée passe progressivement des mains des talibans à celles d’Oussama et ses arabes. Ils ont ouvert, selon un rapport des services russes, 40 camps d’entraînement dont les talibans seraient bien en peine de les déloger, à supposer qu’ils en prennent la décision. Ce n’est évidemment pas par hasard ni romance qu’Oussama a épousé la fille d’Omar.
SAMEDI 28 AVRIL
Déjeuner avec Massoud. Il interroge  Michel sur le Soudan, me demande mon avis sur le Proche-Orient. Je ne peux que lui exprimer ma propre perplexité. « Mais pourquoi les Israéliens ont-ils évacué le Sud-Liban ? », interroge-t-il.
Nous  attendons le retour de l’hélicoptère tout l’après-midi. Nous commençons à craindre que le Panjshir soit inaccessible. Nous improvisons un match de foot avec les jeunes du village.
Nous passons une longue soirée avec Massoud. Il évoque son amour des chevaux. Il en a eu plusieurs. Il nous explique les règles du boskachi, ce jeu très populaire où des cavaliers se disputent la dépouille d’un veau. Il parle de l’amour des Afghans pour la poésie et des grands classiques de la poésie afghane. Il raconte l’histoire du héros Rostam qui eut à affronter son propre fils. A l’époque de la guerre contre les soviétiques, il se réfugiait souvent dans les mosquées pour dormir. Les fidèles le tenaient éveillé en récitant des poèmes avec lui. Il nous parle des Nouristani, ces montagnards voisins du Panjshir avec lesquels il entretient des relations quasi familiales. On n’en connaît pas exactement l’origine. Ils ont des façons de faire qui n’appartiennent qu’à eux.
 Il parle de la Tchétchénie. Poutine aurait dû, après ses premiers succès, tenir une grande table ronde et négocier la paix avec les Tchétchènes. Je lui parle de mon différend avec Glucksmann, qui présente Maskhadov comme un islamiste modéré, le « Massoud de la Tchétchénie », tandis que je le voyais plutôt comme l’allié des terroristes et des kidnappeurs. Pour Massoud, Poutine risque d’avoir loupé le coche. Aujourd’hui il ne se passe pas un jour sans que des soldats russes soient tués. Dans toute l’Asie centrale les islamistes, qui avaient redouté la victoire des Russes, se réjouissent de leur impuissance. Ils se renforcent et tentent d’aider les Tchétchènes. On ne peut plus aujourd’hui gagner par la force, note Massoud, ni massacrer ses adversaires, il faut négocier, donner quelque chose et recevoir en échange. Cela vaut aussi dans le conflit afghan. Tout le monde doit être de la partie, même les amis d’Hekmatyar. A cet égard, Massoud m’engage à faire le voyage de Rome, savoir ce que pense le roi.
Nous parlons de la laïcité. Aller trop vite ou trop loin, dit-il, c’est prendre le risque de renforcer les islamistes extrémistes. Je lui parle de ces régimes qui, pour donner des gages aux extrémistes, finissent par islamiser la société plus encore que les islamistes eux-mêmes. L’équilibre est difficile à trouver, il en convient. Nous évoquons les promesses qui lui ont été faites en Europe. Il aimerait bien savoir si elles seront suivies d’effet.   Il faudrait surtout une aide humanitaire pour les réfugiés du Nord.  
DIMANCHE 29 AVRIL
L’hélicoptère arrive enfin. Nous quittons Massoud. Deux heures après, nous atterrissons à Astana, dans la vallée du Panjshir. Une Guest House toute neuve vient d’être construite en face de l’héliport, à flanc de montagne. Nous avons juste le temps de saluer deux Français à la sortie du pont qui franchit le torrent : une journaliste qui attendait de pouvoir partir et le représentant d’Acted au Panjshir, Laurent Laloge. Et nous sommes embarqués avec nos valises par Coco J.M., notre hôte.  Nous partons sur le champ visiter les réfugiés. Nous descendons la vallée jusqu’à la plaine de Shamali. En chemin nous nous arrêtons au camp de Dachtaq où ACTED et Ashmat ont construit des abris, une école et un pont sur le torrent. Une nuée d’enfants nous accompagne. Nous visitons l’école qui manque de tout.  Nous visitons ensuite, à l’entrée de la vallée, les sites où Ashmat prévoit d’utiliser l’argent de la région Bretagne pour reloger des réfugiés. Nous allons à Jabal   Sara faire quelques courses. J’achète une burka. C’est la seule fois que j’ai vu une route goudronnée. Elle relie Kaboul au nord par le tunnel de Salang. Nous montons sur une colline vers un poste de guet d’où l’on aperçoit la ligne de front. Nous rencontrons le commandant Be.K. qui a la responsabilité de la plaine.
LUNDI  30 AVRIL
L’hélicoptère nous attend. Il est empli de soldats qui partent au front. Ashmat nous salue avec émotion. Nous atterrissons une nouvelle fois à Khoja Bahodine. Il y a un ballet d’hélicoptères et de jeeps. Les soldats s’en vont. Des passagers arrivent, dont des femmes et des enfants, et un blessé qu’il faut évacuer vers Dushanbé. Au moment du départ plusieurs personnes forcent  le passage et s’engouffrent à l’arrière de l’hélico. Elles sont habillées assez misérablement. Elles  portent des baluchons. Les femmes portent la burka. On se serre. On est solidaire. L’hélicoptère fait un premier arrêt juste après la frontière tadjike. Un soldat jette un coup d’œil distrait à l’intérieur. Il ne voit rien d’anormal. On remplit le réservoir. L’hélicoptère repart. Surprise : les passagers se changent. Des vestes et des pantalons à l’occidentale remplacent les habits afghans. A l’arrivée tout le monde est en tenue de ville. Les femmes descendent de l’hélicoptère sans burka, le visage nu.
Une méchante dame russe en uniforme nous retient. Elle nous reproche d’avoir un visa doté d’une seule entrée que nous avons déjà épuisé. Il faudra toute la diplomatie de nos amis afghans pour nous sortir de cette situation. Les autorités gardent nos passeports jusqu’au départ de l’avion, mais nous autorisent à dormir en ville. Nous avons craint ne jamais les retrouver. En réalité les formalités en ont été facilitées. Trois responsables de l’ambassade étaient venus veiller à notre départ : A., Z. et A.W.K., qui nous a même offert à chacun un tapis en cadeau d’adieu, de la part de Massoud. Qu’ils en soient tous remerciés.
Mission réalisée pour l'Association Solidarité Panjshir et le Conseil Régional de Bretagne

 

   
   
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