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Objet: Michaël Barry critique MSF et Medecins du Monde...
Créé par Mat Jules le 23 Nov 2001 à 14:20:59 
1 Message #1 / 1: Date d'envoi : 23 Nov 2001 14:20:59 par  Mat Jules
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Aden
Numéro 58, 18/11/2001
http://users.skynet.be/aden-news/
Parce que l’humanitaire n’est jamais neutre.
C’est la thèse de Michaël Barry, spécialiste de l'Asie centrale, chercheur
à l'Institut des études iraniennes (Paris, la Sorbonne) qui explique comment
l’humanitaire a servi la lutte contre le communisme en Asie Centrale et
surtout il dévoile la "contribution objective des humanitaires à la victoire
des Talibans".
Il rappelle le silence de MSF ou encore de Médecins du Monde quand des intégristes
massacraient atrocement des prisonniers communistes. Lire en ligne : http://fth-2.farm.fth.net/ny2001/actu/20011106a.html
Son article "Avec les taliban, les Américains ont engendré le monstre de
Frankenstein " vaut également le détour : http://www.humanite.presse.fr/journal/2001/2001-03/2001-03-05/2001-03-05-001.html
http://fth-2.farm.fth.net/ny2001/actu/20011106a.html
Depuis l'invasion soviétique, l'Afghanistan est le creuset de l'humanitaire
moderne, qui n'a jamais été imperméable à l'engagement politique. L'humanitaire
n'est jamais neutre
Par MICHAEL BARRY
Michael Barry est spécialiste des civilisations du monde iranien et afghan.
Il a été observateur pour l'Afghanistan de la Fédération internationale
des droits de l'homme, puis coordinateur des missions afghanes de Médecins
du monde et enfin consultant pour les Nations unies. Son ouvrage sur l'histoire
de l'Afghanistan du XVIe siècle à nos jours, «le Royaume de l'insolence»
(Flammarion 1984), sera réédité dans une édition refondue en janvier 2002.
Le mardi 6 novembre 2001 Ni MSF, ni MDM n'étaient politiquement neutres,
voire même indépendants, durant l'occupation soviétique de Kaboul.
'Afghanistan est devenu en une génération de guerre le pays le plus parfaitement
malheureux de la planète. Loin des festons électriques qui égaient, au
crépuscule, les paysages survolés de tout le reste du monde, les aviateurs
de bombardiers ou ceux qui larguent des paquets de nourriture s'effarent
pareillement, au-dessus de l'espace afghan, à surplomber un «trou noir»,
«the black hole that is Afghanistan» - le mot vient des pilotes américains
eux-mêmes. A la fin de l'hiver dernier, un journaliste pakistanais achevait
avec une équipe des Nations unies sa visite du «camp numéro 65 pour personnes
déplacées» dans la ville de Mazar-i-Sharif, chef-lieu du Nord. Une baraque
militaire aux fenêtres murées: les familles gisaient à même le sol en ciment.
Le correspondant, Maysun Malik, nota, ce 27 mai 2001: «Leur peau est d'un
net teint bleu. Je pensai: "J'ai déjà vu des enfants noirs, blancs, jaunes,
café au lait, mais bleus, jamais"... Une fois sorti du bâtiment, sous le
soleil, je vis des femmes et des enfants nous scruter, anxieux. Je compris
qu'ils s'attendaient à une distribution de nourriture. Ces enfants ne portaient
que de minces cotonnades, sans chaussettes ni chaussures. A la pleine lumière
du jour, je réalisai que leurs visages étaient vraiment bleus. Leurs mains,
bleues. Et leurs pieds, bleus. Il soufflait un vent vif et nous grelottions
tous, y compris le personnel chaudement vêtu du convoi des Nations unies...
Je demandai à notre interprète afghan la raison de cette étrange couleur.
Il me regarda, incrédule: "Vous ne voyez pas combien il fait froid tant
ici qu'à l'intérieur du bâtiment? Ils ont l'air bleu parce qu'ils ont froid
et rien à manger."» Polémique autour des largages de nourriture par les
militaires L'hiver qui vient s'annonce pire. La guerre s'internationalise
en claquemurant les frontières. Six millions d'Afghans risquent-ils de
mourir de faim, comme l'avancent certaines organisations humanitaires?
S'il tombe une bonne neige pour interrompre trois années de sécheresse,
elle barrera les pistes de montagne; s'il choit des bombes, pas de convois;
mais si le régime des talibans perdure, la guerre durera autant que lui.
Alors pourquoi pas des largages d'aliments et de couvertures du haut des
airs - non pas symboliques mais massifs, ciblés, appropriés, efficaces,
donc assurés par des militaires, fussent-ils américains ou britanniques?
Les petits paquets ne fournissent guère le nécessaire, et des bavures comme
le bombardement du 26 octobre sur les entrepôts de la Croix-Rouge à Kaboul
confirment les craintes les plus graves quant aux «dommages collatéraux».
Mais c'est l'idée même d'un secours aérien assuré par l'US Air Force que
contestent les directions de Médecins sans frontières (MSF), de Médecins
du monde (MDM) ou d'Oxfam. Elles dénoncent, non pas tant l'aspect pratique
d'une opération encore inadéquate, que la «confusion des rôles» et la «manipulation
des thèmes humanitaires» par des forces armées, dont le but premier reste
de donner la mort: ainsi Jean-Hervé Bradol, le président de MSF, et Claude
Moncorgé, son équivalent de MDM (Libération des 9, 11 et 26 octobre). Le
président de MDM revendique, comme principe, dans les colonnes de Libération
(11 octobre), «une action humanitaire indépendante et menée pacifiquement.
Sa préoccupation première est la protection et l'assistance des populations
civiles. A partir de son action, elle dénonce les atteintes à l'intégrité
ou à la dignité de la personne, faisant ainsi acte de témoignage». En revanche,
«tuer ou vouloir tuer, même de façon "chirurgicale', même pour sauver plusieurs
centaines de milliers de personnes, ne saurait être qualifié d'humanitaire».
Rony Brauman (le Nouvel Observateur du 18 au 24 octobre) souligne un danger
«pratique»: les populations sinistrées pourraient mettre en doute l'autonomie
des ONG - et celles-ci en péril physique. «Chaque fois que des forces armées
miment avec leurs moyens l'action humanitaire, elles exposent un peu plus
les humanitaires indépendants au soupçon.» Toutefois, devant le besoin
urgent de ces populations interdites d'accès terrestre, de telles mises
en garde - ou grognes corporatistes? - en ont irrité plus d'un, dont Bernard
Kouchner, brutalement résumé par Françoise Giroud (dans le même numéro
du Nouvel Observateur): «Ce que lâchent les avions ne nourrira pas tout
le monde, mais suffisamment d'Afghans affamés pour justifier les opérations;
laissez braire les humanitaires qui râlent.» 1979-1989: de Washington
à Bruxelles La crise afghane dure depuis si longtemps qu'elle ponctue cruellement,
le long des deux décennies écoulées, toutes les options, attitudes et poses
publiques humanitaires. Pour une grande part, l'actuel secourisme professionnel
mondial est même né, ou s'est fait pour la première fois sérieusement financer,
sur les champs de bataille afghans. Ni MSF, ni MDM, ni bien d'autres organisations
caritatives européennes (dont beaucoup créées spécifiquement pour venir
en aide aux populations afghanes), n'étaient politiquement neutres - voire
même «indépendantes» - durant l'occupation soviétique de Kaboul entre 1979
et 1989. L'essentiel de leurs missions clandestines sur sol afghan était
alors financé par diverses fondations américaines, relais discrets du gouvernement
de Washington. Les ONG bénéficiaires de cette manne se réclamaient cependant
à l'époque du «sans-frontiérisme»: pour franchir en toute illégalité telle
frontière interdite au nom d'une morale supérieure, afin de porter témoignage
et de dénoncer une agression - en l'occurrence celle de l'armée Rouge.
L'aide médicale ou alimentaire fournie en de telles conditions, en quantité
infime par rapport à l'énormité des besoins, avait un rôle surtout symbolique.
Un soin prodigué sauvait certes une victime mais fournissait aussi une
sorte de viatique, passeport ou justification de voyage, pour mener une
action essentiellement politique dont le but ultime pouvait, seul, se définir
comme réellement humanitaire: hâter la fin d'une guerre grâce à la présence
courageuse, gênante pour l'occupant, de témoins bruyants, auréolés de prestige
international et soutenus par la presse mondiale. Il importait avant tout
de s'engager, de prendre parti, de témoigner - contrairement au silence
des «neutres», comme ces chirurgiens de la Croix-Rouge alors toujours présents
à Kaboul et attentifs à soigner les blessés des deux côtés. Mais les ONG
changèrent soudainement d'attitude, lors du retrait soviétique de Kaboul
en 1989, aussitôt suivi par l'arrivée massive des agences des Nations unies
au Pakistan voisin pour coordonner (bien prématurément) la «reconstruction»
afghane. Les Etats-Unis retirèrent brutalement leur soutien, l'Union européenne
prit le relais du financement des ONG actives en Afghanistan. Les ONG troquèrent
aussitôt les anciennes priorités politiques de Washington contre les nouvelles
directives de Bruxelles. Afin de poursuivre leurs missions, obtenir des
subsides ou survivre, ces organisations se muèrent de plein gré en humbles
relais locaux de l'ONU et de l'European Community Humanitarian Office (Echo)
pour choisir désormais de se taire, sur injonction des bailleurs de fonds:
en pâles imitations de cette Croix-Rouge à Kaboul, qui, elle au moins,
s'était toujours tue - même face aux pires massacres. Ceux-ci n'ont pas
manqué. 1989-1992: du côté des maquisards Entre 1989 et 1992, après le
départ des Soviétiques, un gouvernement communiste se maintint contre toute
attente à Kaboul. Certes, Moscou continuait à fournir équipements et argent
à ce régime, mais le retrait de l'armée Rouge transformait le conflit afghan
en guerre civile entre communistes et moudjahidin, eux-mêmes, après tout,
soutenus par les Pakistanais et les Saoudiens. Or les ONG, nullement neutres
même si devenues silencieuses, par leur refus à ce moment historique précis
de travailler à Kaboul (dont les besoins médicaux étaient pourtant criants)
tout en perpétuant leur présence dans les maquis, s'impliquèrent ouvertement
comme partisanes d'un seul côté, en taisant toutes les atrocités - bien
réelles - dont elles prenaient pourtant connaissance chez certains maquisards.
Exemple: en mars 1989, 200 soldats communistes afghans qui se rendirent
de leur plein gré aux combattants du groupe islamiste de Younos Khalès,
dans la région de Jalalabad, furent atrocement mutilés, membre par membre,
de leur vivant. Or les équipes de MDM, actives chez un commandant de ce
groupe (qui a depuis rejoint les talibans), refusèrent à l'époque de croire,
encore moins de dénoncer, ce massacre: comme désorientés, aveuglés par
dix années d'anticommunisme. Or il faut être clair. Ou bien l'on soutient
les droits de l'homme partout ou alors nulle part. 1992-1996: une contribution
à la victoire des talibans Second cercle des ténèbres: la destruction de
Kaboul par les supplétifs «islamistes» du Pakistan entre 1992 et 1996.
L'entrée dans Kaboul du chef de guerre tadjik Massoud, en avril 1992, consterna
les services secrets pakistanais et leurs bailleurs de fonds saoudiens.
Pour réduire le pays à l'état de fief dûment décervelé par une idéologie
nazillonne camouflée en «islam», le Pakistan arma contre les Tadjiks du
Nord les groupes «islamistes» des Pashtouns du Sud, enflamma les haines
ethniques, organisa le siège de Kaboul et l'arrosage de la capitale afghane
par une pluie de roquettes qui aboutit à la destruction de la ville à 70
%. Or l'humanitaire international, de l'ONU aux ONG, non seulement se tut,
mais s'investit lourdement au Pakistan, préférant accéder au territoire
afghan par les routes pakistanaises (plutôt que par un Tadjikistan pourtant
désormais indépendant) et accréditant ainsi - par aveuglement volontaire
mais certainement pas «neutre» - cette aberrante idée que seuls des Afghans
soumis qui auraient rallié les «islamistes» soutenus par le Pakistan bénéficieraient,
dans la «paix», d'une assistance occidentale massive. D'où une contribution
objective des humanitaires à la victoire des talibans. J'assistai atterré,
comme coordinateur des secours afghans de MDM, à la véritable déchéance
morale que fut la réunion en 1994 à Peshawar des ONG convoquées par un
représentant de l'European Community Humanitarian Office, pour discuter
du financement et de l'aménagement de camps destinés à accueillir (donc
à attirer) les fuyards du siège de Kaboul: «Puisque nous ne pouvons pas
franchir les lignes de siège et apporter de l'aide à cette population de
Kaboul.» Mais pourquoi, demandai-je, ne pas forcer et dénoncer ces mêmes
lignes militaires au nom du droit international, et ainsi convoyer nourriture
et médicaments dans la capitale meurtrie, au lieu de contribuer à la vider?
Réponse du fonctionnaire européen: «Nous ne dénonçons rien. Nous ne sommes
pas des politiques mais des humanitaires. Nous nous taisons, nous plantons
des tentes et creusons des latrines.» Alors, hasardai-je, pourquoi dénonciez-vous
les communistes? Silence. Cette année-là, puis en 1995 comme envoyé spécial
de Bernard Kouchner, je réussis à entrer deux fois dans Kaboul à l'agonie,
avec mes équipes, que je salue ici, chargées de secours alimentaires et
médicaux en quantités évidemment dérisoires. Courage? Baroud d'honneur?
Ou fanfaronnade ultime d'humanitaires de la vieille école? 1996-2001: réduites
au silence Le troisième cercle noir s'enfonce depuis, en entonnoir, sous
nos yeux. De septembre 1996 à septembre 2001, le régime des talibans et
ses partenaires «islamistes» transnationaux ont démantelé systématiquement
toutes les institutions de l'ancien Etat afghan, pour mieux l'asservir
à Islamabad. Les humanitaires internationaux présents à Kaboul, c'est indéniable,
ont alors assuré tous les derniers services sociaux de la capitale en ruine
- des boulangeries et des orphelinats au nettoyage de la voirie -, tandis
que les dirigeants talibans, narcotrafiquants milliardaires encadrés d'officiers
pakistanais et des militants professionnels de Ben Laden, consacraient
leurs colossales ressources financières à tenter d'écraser les dernières
résistances à leur règne dans le Nord-Est afghan (en attendant d'envoyer
percuter des candidats au suicide contre le World Trade Center). Pourtant,
en allant se placer d'eux-mêmes à Kaboul sous les talibans en situation
volontaire d'otages («il ne faut pas mettre en danger nos équipes»), les
humanitaires se condamnaient aux protestations tièdes ou aux plus stériles
négociations de détail, voire au silence ou, pis, aux «justifications culturelles»,
devant les violations des droits humains les plus crues. Tel canal creusé,
tel champ déminé au terme de tel accord local arraché à quelque chef de
tribu du voisinage, n'empêchait pas, bien au contraire, la dégringolade
visible du pays entier, hâtée par la sécheresse, au fond de son trou. L'Afghanistan
affamé de 2001 est-il en meilleur état humanitaire qu'en 1991? La réponse
est cruelle. De toute manière, au printemps 2001, les autorités talibanes
jugèrent le moment venu pour les ONG et l'ONU de partir. Commencèrent alors
le harcèlement et l'humiliation délibérés des humanitaires occidentaux
à Kaboul, afin de les contraindre à un départ «volontaire»: interdiction
aux employées afghanes de travailler pour les boulangeries gratuites destinées
aux familles les plus pauvres par le Programme alimentaire mondial des
Nations unies; arrestation pour «mœurs» d'une équipe chirurgicale italienne;
incarcération pour «prosélytisme chrétien» des membres de l'organisation
allemande de constructions d'abris, Shelter Now (ils sont toujours en prison).
But: chasser ces potentiels témoins, les remplacer par les services «islamiques»
d'Al-Rashid Trust ou d'Al-Wafa. La guerre a recouvert cette banqueroute
morale et humanitaire afghane de 1996-2001 d'un miséricordieux manteau
d'oubli et de poussière sèche, soulevée par tant de bombes qui ratent leurs
cibles. Et maintenant? Quelles leçons? Pas d'humanitaire efficace sans
vision politique. L'ignorer, pour un acteur humanitaire, est l'équivalent
intellectuel de mépriser la botanique pour un défenseur de l'environnement.
L'impératif catégorique moral reste d'aider au mieux son prochain: sacerdoce
austère. Politiquement se masquer les yeux en se drapant dans des attitudes
«neutres» effarouchées, fossiliser ses procédures par habitude, refuser
de se remettre moralement en question, surtout s'obséder de son image identitaire
publique sont autant de marques de confusion, de crise et de décadence.
L'humanitaire n'a jamais été séparé de la politique. Les fondateurs de
l'humanitaire moderne, le père Las Casas et sa poignée de dominicains héroïques
dans l'Amérique du XVIe siècle, pour défendre un droit moral absolu - sauver
les Amérindiens d'un esclavage ouvertement dénoncé -, choisirent, contre
les colons espagnols, de devenir les alliés lucides de la Couronne d'Espagne.
Henri Dunant fonda la Croix-Rouge sur les champs de bataille européens
du XIXe siècle en pleine connaissance de l'équivalence morale des combattants
d'alors. Mais le trou noir de l'organisation qu'il créa fut ce refus stupide
de dénoncer Auschwitz quand il le fallait, par une Croix-Rouge pétrifiée
dans ses procédures et les linéaments de son image. La crise afghane est
complexe mais les objectifs à viser doivent être nettement définis, pour
les «humanitaires» comme pour les «politiques» et les «militaires». Face
à l'abjection morale du régime de Mollah Omar («trouvez de nouvelles méthodes
de torture si terribles que les cris effraieront jusqu'aux corbeaux dans
leurs nids» - je cite l'une des directives de sa police), la «neutralité»
est hors de propos. Il faut, et tout le reste n'est que bavardage: 1) remplacer
au plus vite le régime mortifère des talibans par un gouvernement civilisé,
national, pluriethnique, indépendant, donc libre de toute ingérence pakistanaise,
et dont le but sera de reconstruire, non de détruire, le pays; 2) s'engager
dans toutes les brèches pour soulager toutes les souffrances possibles,
avec tous les moyens possibles (aériens ou autres, militaires ou autres),
mais sans jamais perdre de vue l'objectif numéro 1 - sinon on prolonge
ces souffrances; 3) s'engager à assister en profondeur et à large échelle
la reconstruction du pays aux côtés d'un tel gouvernement civilisé, tout
le temps qu'il faudra. Témoins et aiguillons moraux L'objectif numéro 3
supposera une présence massive à Kaboul des agences des Nations unies,
avec les ONG par la force des choses réduites à l'état de supplétifs -
sauf si elles conservent leur franc-parler de témoins, d'aiguillons moraux,
et ne se laissent plus jamais réduire au silence. Le bilan des Nations
unies dans la région est inégal, entamé par une trop longue complaisance
politique envers le Pakistan. Tant pis. L'œuvre de l'UNHCR (Haut Commissariat
pour les réfugiés) et de l'Unicef dans les camps de réfugiés, les efforts
de l'Unocha (1) pour déminer, les services du Programme alimentaire mondial
à Kaboul, restent admirables. L'Organisation des Nations unies pour l'éducation,
la science et la culture (Unesco), en revanche, par paralysie politique
et manque évident d'intérêt, face au plus énorme défi moral de son histoire,
s'est refusée cinq ans durant pendant toute l'ère des talibans à lever
un doigt pour assister l'éducation des filles dans un Nord-Est afghan encore
libre («l'Afghanistan est en Asie, et le directeur général est un Asiatique
(2), alors, vous comprenez, c'est sensible», m'a dit la directrice de son
cabinet à la fin de l'hiver 2001). L'Unesco participera sans doute à la
reconstruction du futur afghan; ce refus passé demeurera son trou noir.
L'Afghanistan, avec nos manquements respectifs à tous, demeure notre trou
noir commun. Lucidité signifie «lumière». Eclairera-t-elle, enfin, l'avenir
de ce pays qui a sombré?. (1) Bureau des Nations unies pour la coordination
de l'assistance humanitaire en Afghanistan. (2) Japonais. http://www.humanite.presse.fr/journal/2001/2001-03/2001-03-05/2001-03-05-001.html
05 Mars 2001 - INTERNATIONAL
" Avec les taliban, les Américains ont engendré le monstre de Frankenstein "
Michaël Barry, spécialiste de l'Asie centrale, chercheur à l'Institut des
études iraniennes (Paris, la Sorbonne). Il nous parle de la confrontation
historique entre le Pakistan et l'Afghanistan et revient sur la stratégie
américaine qui a donné naissance aux taliban. Entretien.
Que recherche le Pakistan en Afghanistan ?
Michaël Barry. Le Pakistan a toujours conçu l'Afghanistan comme une menace
géopolitique. En 1947, Kaboul a été la seule capitale au monde à ne pas
voter l'admission d'Islamabad aux Nations Unies. Après le départ des Soviétiques
ne voulaient en aucun cas d'un Etat indépendant appuyé par l'Inde et qui
avait des revendications sur des territoires autrefois annexés par les
Britanniques et laissés au Pakistan. Il était essentiel pour Islamabad
que le gouvernement qui prendrait le pouvoir à Kaboul lui soit complètement
lié et inféodé. De sorte qu'un Afghanistan post-soviétique ne puisse plus
jamais redevenir une base hostile.
Faut-il imputer au Pakistan les exactions commises par les milices contre
le femmes ?
Michaël Barry. Pour les Pakistanais, il fallait éradiquer le nationalisme
afghan et le remplacer par un islamisme capable de gommer le particularisme
afghan en soumettant le pays à une école théologique pakistanaise particulièrement
extrémiste. Priver les femmes d'éducation et les empêcher de travailler
[plus particulièrement d] ns la fonction publique, où elles étaient fort
nombreuses - NDLR] a eu pour effet rechercher de provoquer l'effondrement
de l'administration afghane telle qu'elle avait été mise en place par tous
les régimes successifs de Kaboul depuis 1919. Déstructurer l'Etat afghan
par des mesures les plus obscurantistes ne fait que conforter le protectorat
pakistanais. Aujourd'hui, on assiste à la destruction du patrimoine afghan.
Ce qui correspond aussi à un démantèlement des structures nationales telles
qu'elles avaient été mises en place dès le début de ce siècle. Tous les
gouvernements afghans ont encouragé les fouilles archéologiques, faisant
d'abord appel à des spécialistes étrangers puis en formant des archéologues
nationaux. Cette quête du passé avait justement pour but d'aider à la construction
d'un sentiment national. Détruire le patrimoine archéologique afghan comme
démanteler l'éducation des filles répondent à deux buts parallèles : casser
une conscience nationale et la structure d'un Etat indépendant pour le
réduire à l'état de colonie rampante semi-sauvage.
Pourquoi la communauté internationale a-t-elle laissé faire le Pakistan ?.
Michaël Barry. Il faut remonter à la révolution iranienne de 1979. Dès cette
époque, l'Iran est perçue par les Etats-Unis comme le principal ennemi
des intérêts américains dans la région, avec l'URSS. Il s'agissait de conforter
en Afghanistan ceux qui repoussaient les communistes et l'influence iranienne.
Quoi de mieux que des fanatiques sunnites ? Les taliban sont aussi férocement
anti-chiistes [le chiisme est la doctr] ne majoritaire en Iran - NDLR]
qu'anti-marxistes et anti-droits de l'homme.
Le régime iranien avait lancé aux Etats-Unis deux grands défis : en niant
la légitimité des intérêts américains dans le Golfe, région vitale aux
yeux des Américains, et en défiant le régime saoudien, allié de Washington.
Les Iraniens avaient appelé en 1979 à un soulèvement contre la famille
royale et avait dénoncé le caractère faussement islamique du régime de
Riyad. Pour durer, ce dernier a renforcé son caractère intégriste et favorisé
le développement d'un sunnisme ant-chiite prenant appui sur la théorie
des Frères musulmans et des wahhabites. Tant que durait la guerre anti-soviétique
en Afghanistan, Riyad envoyait les plus extrémistes se battre en Afghanistan,
ce fut le cas de Ben Laden. Et les Américains s'en accommodaient très bien.
Ils ont encouragé les Pakistanais à donner carte blanche aux taliban avec
l'appui financier des Saoudiens pour s'emparer de l'Afghanistan. Mais avec
le retrait soviétique puis la guerre du Golfe, la guerre afghane a changé
de nature. Les islamistes saoudiens ont été outrés de voir l'Arabie saoudite
devenir une base américaine. Pour Ben Laden, c'est un blasphème. En 1998,
Ben Laden organise des attentats anti-américains en Afrique de l'Est au
moment même ou un an plus tard le nouveau président iranien Khatami recherche
un rapprochement avec les Etats-Unis. Ce qui signifie que la stratégie
anti-iranienne en Afghanistan poursuivie par les Américains à travers les
taliban est devenue caduque.
Les Américains ont engendré un monstre de Frankenstein qu'ils ont déchaîné
sur le peuple afghan.
N'est-ce pas désormais sur les principaux alliés des milices, le Pakistan
et l'Arabie saoudite, qu'il faut faire pression ?
Michaël Barry. Les taliban sont complètement inféodés au Pakistan sur le
plan économique. Même la drogue qu'ils cultivent est raffinée dans des
laboratoires pakistanais et est exportée par le Pakistan. Les gouvernement
d'Islamabad et de Riyad sont les seuls capables d'influencer les taliban.
C'est donc sur ces deux Etats constitués que la pression internationale
doit s'exercer, puisque les Taliban agissent en mercenaires idéologiques
de ces régimes.
Vous n'êtes donc pas pour un dialogue direct avec les milices ?
Michaël Barry. Un dialogue avec les taliban est je pense un exercice d'auto-humiliation.
Il y a des principes avec lesquels on ne peut pas transiger. Il faut clairement
leur dire qu'ils ne pourront jamais appartenir à la communauté internationale
tant que les femmes seront réprimées comme elles le sont et que les droits
de l'homme seront bafoués.
Entretien réalisé par D. B.
Montrer des exemples d'intelligence et de compassion, combattre la mZchancetZ et l'injustice.