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INTERVIEW DU COMMANDANT MASSOUD
dans " Politique Internationale " n°82
 hiver98/99
 

Ahmad Shah Masoud
 
"We will not be a pawn in someone else's game, we will always be Afghanistan!"
 
 
 
Vincent HUGUEUX: Voyez vous le conflit qui vous oppose aux Talibans comme une guerre ethnique, religieuse, politique ou essentiellement comme une lutte pour le pouvoir?Ahmad Shah MASSOUD: Toutes ces dimensions interviennent. Pour autant, on ne peut parler ni de guerre ethnique, ni de guerre civile. Car il s’agit avant tout d’un conflit importé par les soins du Pakistan, voulu et orchestré par les pakistanais.

V.H: Qu’attendez vous encore du monde extérieur, et notamment de l’occident?

A.S.M: L’un des malheurs de l ’Afghanistan, c’est qu'après le départ de l’armée rouge, les occidentaux (Etats unis, Europe...) et l'O.N.U. nous ont complètement oubliés. C’est surtout vrai de Washington, qui a abandonne l'Afghanistan à son allié pakistanais. Lequel bénéficie du soutien financier de l’Arabie Saoudite. Islamabad nourrit des ambitions de puissance régionale et veut élargir sa sphère d’influence, afin d'accroître son poids stratégique. Pour ce faire, les pakistanais ont recouru au prétexte religieux. Ils ont d’abord misés sur Gulbuddin Hekmatyar, puis devant l'échec patent de ce dernier, ont enfourché une nouvelle monture : les Talibans.
V.H: Vous bénéficiez de l’aide de la Russie, du Tadjikistan, et du soutien d’un grand nombre de pays, dont l’Iran, l’Inde et la Chine. Quelle forme cette aide revêt elle?
A.S.M: Notre gouvernement entretient des relations avec de nombreux pays dont la plupart nous ont reconnus sur le plan diplomatique. Certains nous apportent, au delà du soutien politique, une aide humanitaire par le biais de partenaires tel que le Swedish Committee, les français d’Acted et d’autres organisations non gouvernementales. S’agissant de l’aide militaire, il est clair que notre gouvernement qui dispose de moyens financiers, s'équipe à l'étranger. Mais jamais à titre gracieux. Tous les fournisseurs exigent d’être payés. Cela ne nous empêche pas de souffrir d’un manque de munitions. Sans cette pénurie, nous aurions déjà pu reprendre Jalabad, la vallée de la Kunar ou Mazar-e-Charif.
V.H: Vous consacrez beaucoup d'énergie et de moyens à rallier des commandants non tadjiks. Pensez vous pouvoir rebâtir une alliance forte ?
A.S.M: Avec l’aide de dieu, nous y parviendrons. Déjà, des combattants d’ethnies différentes se rassemblent: Ouzbeks, Hazaras, Tadjiks, Pachtouns. Tous sont des afghans attachés à leur patrie, hostiles au démembrement de leur pays et animés par la volonté de la réunifier. Ils suivront ceux qui peuvent leur apporter la paix, la justice et la liberté.
V.H: Vous sentez vous avant tout afghan, musulmans, tadjik ou panjshiri?
A.S.M: Je suis avant tout un afghan et un musulman, qui réside sur cette terre.
V.H: Voilà vingt ans que, au gré des renversements d’alliances, vous pactisez avec des gens qui vous ont trahi, ont juré votre perte, ou dont les exactions passées ternissent votre aura. Que l’ont songe aux miliciens ouzbeks de Rachid Dostom, ou a votre allié pro-saoudien Abdurrab-RassoulSayyaf. Est-ce bien indispensable?
A.S.M: Bien sur, toutes ces choses ont existé. Je ne les oublie pas. Mais les circonstances nous placent devant une obligation extrême: celle, pour tous ceux qui poursuivent un but commun, de s’unir.
V.H: En septembre dernier, des attaques à l’arme lourde ont causé de nombreux morts à Kaboul, surtout parmi les civils. Attaques attribuées à vos artilleurs. Comment justifier de telles pratiques?
A.S.M: A l'exception de l'aéroport de Kaboul, nous n’avons jamais attaqué la capitale. Les neuf dixièmes des habitants du quartier de Khaikhana, touché en septembre, viennent du Panjshir, de la province de Parwan ou de la plaine de Chomali. Autrement dit, des régions qui nous sont acquises. Comment imaginer que nous aurions frappé notre propre peuple? En fait, ce sont les talibans eux même qui ont tirés ces roquettes. Il s’agissait de nous discréditer au moment même où les Nations Unies examinaient la question de l’attribution du siège de l’Afghanistan à l’O.N.U. Nous avons proposé l’envoi d’une commission d'enquête onusienne, qui aurait pu établir la provenance exacte des tirs. Or les talibans ont refusé cette proposition.
V.H: Une issue négociée avec les talibans est-elle envisageable?
A.S.M: Je suis évidemment désireux de résoudre nos différends par le dialogue. Ce qui ne signifie pas que nous partageons la même vision. Nous souhaitons la mise sur pied d’un gouvernement provisoire auquel les talibans participeraient au même titre que les autres, pour une durée de six mois à un an. Au terme de cette période, il conviendrait d’organiser des élections, afin de laisser le aux afghans le choix de leur destinées. Durant l’année 1997, j’ai conversé à deux reprises par téléphone satellite, et en langue patchoune, avec le mollah Mohamed Omar, chef des talibans. Mais ces échanges ont tourné court, tant nous sommes éloignés l’un de l’autre. A ma proposition de laisser notre peuple décider de son sort par la voix des urnes, il objecte que l'élection n’est pas conforme aux préceptes islamiques. Du moins tels qu’il les entend...
V.H: Quel est, à vos yeux, la place dévolue aux femmes au sein de la société afghane?
A.S.M: La femme doit avoir accès à l'éducation; le droit de vote doit lui être reconnu, ainsi que celui d'être élue, d’exercer une profession, y compris celle d’avocate, de juge ou de ministre...
V.H: Dans quelle école de pensée islamique vous reconnaissez-vous? Celles des frères musulmans? Quels dignitaires ont exercé sur vous, lors des années de formation, une forte influence?
A.S.M: A l'époque nous manquions d’ouvrage de référence et nous ne menions pas d'études aussi approfondies. Notre motivation puisait bien davantage dans la situation du pays que dans les livres. Ce fut d’abord la lutte contre les communistes, puis le jihad (la guerre sainte) contre les soviétiques. Dans notre esprit il n’y avait pas de différence entre Pierre le Grand et Lénine. J’avais tout juste entendu parler de l’oustad (maître) Gholam Mohamed Niazi alors en détention. Mais il est clair que l'ingénieur Habib-Ul-Rahman a exercé sur moi une influence bénéfique.
V.H : Parmi les pays musulmans, en est il un qui, selon vous, fait figure d’exemple en termes de respect de l’islam?
A.S.M : Chaque pays musulman se réfère à la loi islamique. Il m’est impossible d’affirmer que tel pays n’est pas musulman ou que tel autre l’est parfaitement. Je préconise, pour ma part, un islam modéré, respectueux des coutumes et des traditions afghanes, mais au fait de l'évolution moderne. En revanche, je suis résolument hostile au terrorisme et à toutes les actions préjudiciables à l’Islam. S’agissant d’Ousmane Ben Laden, je m’efforcerais, en cas de retour au pouvoir, de mettre un terme à ses activités. Je serais même disposé à le livrer à la justice internationale, à condition d’avoir la certitude de le déférer devant une cour réellement indépendante. Il doit être établi que l’Afghanistan n’a aucune responsabilité dans ses agissements.
V.H: On vous fait souvent grief de ne jamais quitter le pays, pour aller plaider la cause afghane en Europe, aux Etats-Unis, et à l’ONU. Pourquoi cette discrétion ?
A.S.M: D’abord, j’étais trop occupé par mes tâches militaires. Ensuite, je jugeais normal de laisser ce rôle au professeur Rabbani et au Ministère des Affaires Etrangères. Je mesure maintenant que c’était une erreur. Il me faut être plus actif sur ce terrain-là.
V.H. : Souvent passés sous silence, vos désaccords avec le président Rabbani, patron du Jamiat-e-Islami, ne datent pas d’hier. Quelle en est l’origine ?
A.S.M. : Dès 1978, alors que nous étions réfugiés au Pakistan, il existait déjà des divergences entre nous quant à la méthode. Je pense qu’il aurait dû, conformément aux accords passés avec nos partenaires, céder la présidence au lieu de s’accrocher à son fauteuil. Ce fut une faute, qui nous a valu depuis de sérieux problèmes.
V.H. : On vous reproche parfois de ne pas savoir déléguer, de tout régler vous-même, jusqu’au plus infime détail de logistique. Est-ce un atout ou une faiblesse ?
A.S.M. : Nos activités sont réparties entre responsables. Il existe des sections politique, militaire, ou de sécurité. Aucun homme n’aurait les forces nécessaires pour tout faire. Parfois, des conditions spéciales imposent de prendre les choses en main. Ainsi, lorsqu’en novembre dernier, les Talibans ont rompu le cessez-le-feu et lancé leur offensive sur Taloqan, j’ai dépêché des émissaires sur place pour étudier la situation. Et, au vu de leur rapport, je n’ai pas pu me soustraire à ma responsabilité, celle d’accomplir mon travail. Dans mon esprit, le chef doit être au courant de tout, il doit tout voir de ses yeux. Et, surtout, ne pas se borner à siéger derrière un bureau, ce qui donne une vision fausse de la réalité. Quand j’inspecte une position militaire, j’examine d’abord la cuisine, je vérifie la propreté des plats et des marmites, je regarde de près les armes: ont-elles été correctement nettoyées, ou pas? Les commandants locaux sont obligés d’en tenir compte. Ils savent que si je viens, ce n’est pas pour partager un repas comme tout invité de passage. Ils ne peuvent donc rien négliger.
V.H. : Est-il exact que vous avez fréquenté dans votre jeunesse des individus tels que Gulbuddin Hekmatyar, patron du Hezb-e-Islami, ou Mohamed Najibullah, dernier président de l’ère communiste (mai 1986-avril 1992) ?
A.S.M. : En fait Hekmatyar et moi ne fréquentions pas les mêmes amphis. Lui était élève de la faculté d'ingénierie, dont les enseignants étaient pour l’essentiel américains, par les Soviétiques. Sous le roi Zaher Shah (11), je consacrais l’essentiel de mon temps aux études. Mon engagement politique date, en réalité, du coup d’état de Daoud, en juillet 1973 (12). Et je n’ai croisé Gulbuddin Hekmatyar que beaucoup plus tard. En revanche, c’est effectivement à cette époque que j’ai fait la connaissance de Mohamed Najibullah, bien qu’il fût beaucoup plus âgé que moi . Nous vivions dans la même rue de Kaboul et, faute de pouvoir rivaliser avec lui sur le terrain de volley ball, il m’arrivait jouer les arbitres.
V.H. : Comment expliquez-vous, avec le recul du temps, l'échec de la rébellion ourdie contre Mohamed Daoud dès 1975 ?
A.S.M. : Nous avons amorcé le soulèvement, nous étions une vingtaine d’étudiants de Kaboul, un ou deux lycéens rejoints bientôt par onze jeunes militants de la vallée du Panjshir. Notre équipement se limitait à quelques
Fusils mitrailleurs et des armes de poing, achetés en partie au Pakistan. A l’origine le mouvement ne devait pas être circonscrit au Panjshir. Nous attendions des rassemblements à Kaboul, des tanks dans les rues. Bref, un vrai coup d’état. C’est du moins ce que heymatyar nous avez promis, lui qui était censé avoir noué des liens au sein mêmes du ministère de la Défense. Notre groupe a pris la vallée et saisie une centaine d’armes. Le lendemains pleins d’espoir, nous avons écouté la radio. Or, rien : le programme ordinaire. Kaboul n’avait pas bougé. Quand les paysans s’en sont aperçu, ils ont attaqué et pourchassé à l’incitation des activistes communistes. Il est clair que Gulbuddin Heymatyar nous a trompés. Il nous a trahis.
V.H. : Fils de colonel, vous avez milité très jeune dans la mouvance islamique. Est-il vrai que vous aviez pour mission de recruter des militaires ?
A.S.M. : Mon père était effectivement officier de l’armée afghane. Le jour même, nous avons compris qu’il ne s’agissait là que de la première étape vers un pouvoir. De ce régime Daoud, je n'ai connu que six mois de liberté. J’ai vécu pour l’essentiel dans la clandestinité, en Afghanistan et au Pakistan.
V.H. : On cite d’ordinaire, parmi les inspirateurs de votre doctrine militaire, des stratèges aussi divers que les vietnamiens (Ho Chi Minh et Vo Nguyeènes Gap), les Chinois Sun -Tse (13) puis Mao Zedong, le théoricien prussien Karl von Clausewitz, de Gaulle ou Bonaparte, voire Che Guévara. La liste est-elle complète ?
A.S.M. : C’est vrai, j’ai étudié les travaux de tous ces personnages. Mais Nul doute que celui qui m’a le plus inspiré demeure Mao Zedong. Dans le domaine de la stratégie militaire et de la guérilla uniquement ; mais certes pas en matière politique...
V.H. : Qu’est devenue votre bibliothèque, riche paraît-il de plusieurs milliers de volumes ?
A.S.M. : Lorsque nous avons évacué Kaboul, en 1996, j'ai effectivement transféré ma bibliothèque, soit environ 7 000 ouvrages, dans le Transjshir. Je lis essentiellement des livres d’histoire et de politique, parfois de la poésie.
V.H. : Aimez vous la guerre ?
A.S.M. Personne n’aime faire la guerre. C’est une épreuve imposée aux peuples.
 
 

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