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Elles
vivent muselées, sous le régime
des taliban. Et c'est dans l'exil que s'organise
leur lutte. Réfugiées au Tadjikistan,
des afghanes ont rédigé une charte
pour faire valoir leurs droits. Un homme est venu
mêler sa plume à leur combat : le
charismatique Commandant Massoud.
TEMOIGNAGES
Quelques
heures auparavant, l'homme était encore
sur le front, entouré de ses troupes, à
tenter de repoussser l'offensive que les forces
talibano-pakistanaises venaient de lancer. Une
attaque majeure, nous dit-on, renforcée
par les contingents du terroriste saoudien Oussama
Ben Laden. Nous sommes au coeur de l'été,
dans la vallée du Panjshir, et Massoud,
le dernier des chefs militaires à s'opposer
aux taliban, lit avec attention le texte qu'une
délégation de femmes vient de lui
tendre. Il parcourt un à un les articles,
fronçant là les sourcils, souriant
quelques lignes plus bas... "Je suis entièrement
d'accord avec le fait que les femmes fassent des
études, qu'elles puissent travailler".
Ahmad Shah Massoud, devenu le chef de guerre d'un
des principaux groupes de moudjahidins - ces mêmes
combattants de la foi qui menaient dans les années
80 la "guerre sainte" contre un régime
communiste - insiste aussi sur l'éligibilité
et le droit de vote des femmes. "Toutefois,
explique-t-il en ajoutant un alinéa au
document, il faut prendre en compte la réalité
et les spécificités de la culture
afghane. Il ne s'agit pas de défendre des
pratiques moyenâgeuses, mais il ne faut
pas oublier son influence dans certaines régions
d'Afghanistan. C'est en respectant un peuple et
sa culture qu'il est possible d'apporter des réformes".
Les neuf femmes qui viennent de lui présenter
la Charte des droits fondamentaux de la femme
afghane, rédigée quelques jours
plus tôt par plus de 250 Afghanes réfugiées
au Tadjikistan, l'écoutent. Mahila lui
demande de signer le document. On cherche un stylo.
L'atmosphère est à la fois joyeuse
et solennelle. "Pourquoi pas ?", dit
Massoud dans un sourire. Et il signe. La rue qui
borde l'hôtel Evosta de Douchanbé,
non loin du palais présidentiel du Tadjikistan,
cette toute jeune république indépendante
d'Asie Centrale, fourmille d'une foule de femmes
élégantes. Massouda Afzali, 18 ans,
est l'une des réfugiées afghanes
venue participer à l'assemblée.
"J'ai entendu dire qu'il y avait cette conférence
et je suis venue écouter. Je veux que les
femmes d'Afghanistan aient des droits", explique-t-elle,
tandis qu'elle patiente dans la file qui s'étrangle
devant l'entrée. C'est là, à
l'hôtel Evosta, que leur ont donné
rendez-vous quelque quarante Femmes en marche
pour l'Afghanistan, qui, à l'initiative
d'une association française de défense
des femmes afghanes, Negar, ont fait le déplacement
de France, d'Espagne, des Etats-Unis ou d'Algérie,
pour venir à leur rencontre. Une manifestation
organisée sans moyens, et qui avait plusieurs
fois failli être annulée, tant chaque
jour avait amené son lot d'embûches.
Ecnore étonnée, Patricia, une des
organisatrices, s'extasie de la performance :
"C'est un miracle qu'on y soit arrivé".
Nous,
femmes musulmanes, devons faire la différence
entre la misogynie ordinaire et le crime contre
l'humanité commis par les taliban.
Débordée par l'émotion, la
députée algérienne, Khalida
Messaoudi, plusieurs fois menacée de mort
par les islamistes intégristes de son pays,
se voit contrainte de réclamer un verre
d'eau pour étouffer ses larmes. "Les
Algériennes savent ce que veut dire "les
taliban", ajoute-t-elle, en guise de première
explication. A tour de rôle, durant deux
jours, des femmes, afghanes ou non, défilent
à la tribune. "Quand les taliban sont
entrés dans Kaboul, raconte une enseignante
à la voix claire, ils ont enlevé
700 femmes dans les villages au Nord de la capitale.
Les belles, ils les ont violées ; les moches
et les vieilles ont été mises dans
un camp, dans la province de Nengarhar. Elles
y sont toujours, par 50 degrés."
Un récit, parmi de nombreux autres, qui
met définitivement à bas la réputation
d'agents pacificateurs et de défenseurs
de l'intégrité des femmes, longtemps
accordée aux taliban. Ces "étudiants
de la foi" (ou taliban), en fait de jeunes
musulmans incultes, recrutés dans divers
pays et rapidement formés dans les écoles
coraniques du Pakistan, infligent depuis quatre
ans désormais un régime de terreur
sur les 90 % du territoire afghan qu'ils contrôlent.
En 1996, ils s'étaient emparés de
Kaboul sans difficulté. Après onze
ans d'invasion soviétique et quatre années
passées à subir les exactions des
différentes factions de moudjahidins, la
population s'était pliée aux règles
"d'ordre" des nouveaux maîtres
des lieux. Au moins permettaient-ils à
nouveau de circuler et de commercer, disait-on
alors. Les Etats-Unis misaient en millions de
dollars sur ces extrémistes religieux qui
leur promettaient de sécuriser la région,
condition sine qua non pour que le projet de gazoduc
américano-saoudien, qui devait acheminer
les richesses du sol turkmène jusqu'au
Pakistan en traversant l'Afghanistan - voit le
jour. Bien sûr, l'ordre nouveau présentait
quelques bizarreries.
Il n'était plus permis d'écouter
les chants des oiseaux, de faire voler des cerfs-volants,
et les postes de télévision, qualifiés
d'objets sataniques, se retrouvaient pendus aux
arbres. Rapidement le grotesque de la situation
avait fait place à une réalité
effroyable. Interdiction faite aux femmes de sortir
sans être accompagnées d'un parent
masculin, de se faire soigner, d'exercer leur
métier, de faire du bruit en marchant.
Le plus petit centimètre carré de
chair exposé leur valait désormais
la lapidation. Les images des femmes aux regards
volés par les tchadris - ce vêtement
qui couvre leur corps de pied en cap - dont le
port est rendu obligatoire par décret du
ministère de la Propagation de la vertu
et de la Suppression du vice, deviennent le symbole
de leur oppression et font le tour du monde.
Mais, chez Massoud aussi, objectait-on récemment
dans la presse française, les femmes étouffent
sous leur tchadri. Certes, on peut en croiser
qui portent la longue robe bleue au regard grillagé,
suivant là une tradition fortement ancrée
dans les coins reculés de l'Afghanistan
rural. C'est un fait. Mais nombreuses, également,
sont celles qui ne le portent pas. De l'autre
côté de la ligne de front, chez les
taliban, un décret et une police impitoyable
l'imposent à toutes. Et ce n'est pas un
point de détail, comme le souligne Khalida
Messaoudi : " Il est trés dangereux,
pour des femmes en lutte, de confondre la misogynie
ordinaire et la persécution intégriste
des femmes. Je ne suis pas en train de dire que
la misogynie ordinaire est supportable, pas du
tout, mais, aujourd'hui, l'Europe fait la différence
entre le crime contre l'humanité et la
violation des droits de l'homme, alors nous, femmes
musulmanes, devons faire la différence
entre la misogynie ordinaire et le crime contre
l'humanité commis par les taliban, algériens
ou afghans, à l'endroit des femmes. Ce
n'est pas de la même nature !" Difficile
d'imaginer Sukaila sous un tchadri tant ses yeux
sont pétillants et son allure résolument
moderne.
Il y a tout juste deux mois pourtant, elle
était encore à Kaboul. A 29 ans,
cet ancien ingénieur raconte comment un
jour où elle est sortie, accompagnée
comme il se doit, pour payer sa facture de téléphone,
ses yeux, à travers le grillage, ont distingué
"deux mains et un pied coupés, accrochés
dans un arbre à un carrefour". La
charia venait d'être appliquée et
les taliban avaient suspendus leurs trophées
dans un lieu passager, à titre d'exemple.
"Chaque jour, ajoute-t-elle, on voit des
gens se faire battre dans la rue. Pourquoi ? On
ne le sait pas. Les taliban n'écoutent
pas, ils frappent, c'est tout. Parfois, ils vous
reprochent de voir vos pieds, ou autre choseSõ
" Un quotidien cauchemardesque, auquel se
mêle une répression arbitraire. Un
régime qui n'est résolument pas
de la même natureSõ
Nasrine Gross, auteur d'un livre illustré
sur le lycée francophone Malolaï,
le premier établissement pour jeunes filles
de Kaboul, pointe un index sur l'une des photos
"Mademoiselle Koprone Noursseyi a été,
dans les années 60, la première
directrice afghane du lycée, après
en avoir été l'une des six premières
diplômées. En 1965, elle est devenue
ministre de la Santé publique. La première
femme ministre d'Afghanistan !" Nasrine,
qui vit aujourd'hui aux Etats-unis, se dit fière
d'être afghane, à la vue de ses compatriotes
dont "la dignité ne semble pas avoir
été brisée malgré
vingt ans de guerre". Au premier soir de
la conférence, elle rentre tard dans la
nuit. Avec les autres Afghanes, elle vient de
finaliser la rédaction de la charte et,
durant ce qu'il reste d'heures avant la levée
du jour, répète son texte à
voix basse, à la lueur des lampadaires
de la rue, pour ne pas nous réveiller.
La charte est prête et Manila, exilée
en France depuis 17 ans, fête l'événement
en chantant en persan dans le restaurant où
Afghanes réfugiées et Femmes en
marche prennent un repas en commun. Les télévisions
et radios locales ont fait le déplacement.
Après les préliminaires d'usages,
Nasrine s'avance au micro et commence sa lecture,
la voix chargée d'émotion. Mary
Quin, présidente de l'association américaine
Feminist Majority en lira la traduction anglaise
; Annie Sugier, du collectif "Atlanta Sydney
+", celle en français. La salle se
lève, applaudit à tout rompre. Certaines
font le V de la victoire.
Afghanistan, pays en guerre. L'accès à
la zone contrôlée par Massoud dépend
de quelques hélicoptères russes
hors d'âge que l'insouciante insolence des
moudjahidins parvient à faire voler. Trois
de ces vieilles carcasses se sont écrasées
récemment en faisant vingt-cinq morts.
Nous ne serons finalement que neuf à pouvoir
partir, l'offensive menace et ces appareils sont
une denrée rare. Trois heures de vol, au
ras du sol parfois, pour éviter les tirs
des taliban, postés derrières les
crêtes, avant de pouvoir s'engager dans
la vallée du Panshir, étroite saignée
dans le massif de l'Indu-Kush.
A Bazarak, le village natal de Massoud, où
nous arrivons après quelques kilomètres
de piste, "la plus grande et la plus belle
maison du Panshir", comme nous la présente
fièrement Latif, notre interprète,
est certes vaste et confortable, mais sans luxe
arrogant. Nous sommes pourtant dans la famille
de la femme du commandant Massoud. Ici, le nerf
de la guerre ce n'est pas l'opium, massivement
cultivé dans les zones taliban, mais plus
modestement les émeraudes de la montagne
et surtout un grand dénuement.
Principal sanctuaire d'une population qui fuit
les bombardements, la réalité de
la vie de la vallée se trouve dans les
camps de réfugiés. Dalan Sang, Anabah,
Dashtak, partout les mêmes conditions précaires.
L'éducation doit être sauvegardée
envers et contre tout. C'est le maître mot
ici. Mais les moyens manquent, et les enfants
sont entassés sous les tentes, par une
chaleur écrasante, avec un vent qui soulève
le sable qui vient s'engouffrer partout. Classes
de filles et classes de garçons. Mais dans
les deux cas rien pour s¶asseoir que le sol. Quelques
uns serrent très fort leur manuel vieillot
et fatigué, pas plus épais qu¶un
cahier de brouillon : des surplus qui leur arrivent
d¶Iran ou du Pakistan, quand il y en a...
Dans le camp d¶Anabah, nous nous rendons dans
une école en dur : une pièce en
pisé, vide, que l'on doit à une
petite association française. L'institutrice,
une jeune femme à peine plus âgée
que ses élèves, explique : "Elles
ont plusieurs années de retard, les taliban
les empêchaient d'aller à l'école."
Les jeunes filles se tiennent debout contre les
murs de la classe. Nous sortons la charte et la
tendons à l'institutrice qui leur lit à
haute voix. Au fur et à mesure que la lecture
progresse, les visages s'éclairent.Certaines
se chuchotent quelques mots à l'oreille.
"Bien sûr, nous sommes d'accord avec
tout ce qui est écrit, déclare l'enseignante
après avoir terminé. Mais pour le
moment, regardez comment nous vivons, nous sommes
dépourvues de tout !"
Un propos confirmé quelques heures après
par l'énergique madame Zara, à laquelle
rien ne semble pouvoir résister, hormis
l'isolement dans lequel elle se trouve "Vous,
vous avez l'Internet, le courrier, le téléphone,
les fax... ImaginezSõ nous, nous n'avons
rien de tout ça. Nous sommes coupées
du monde." Cette solide femme brune de la
cinquantaine est responsable des femmes auprès
du ministre de l'Education, monsieur Alias Zara,
son mari. Elle admet "le harcele[r] quotidiennement
pour qu'il paye [s]es professeurs." Cinq
dollars par mois et déjà quatre
mois de salaire de retard. Mais elle s'emporte
quand Mary Quin lui demande s'il ne serait pas
plus sage d'attendre des jours meilleurs pour
reconstruire la faculté de Bazarak, détruite
par deux fois déjà par les bombardiers
talibano-pakistanais. "Comprenez, ça
fait vingt ans que le pays est en guerre. S'il
avait fallu attendre la paix pour reconstruire
les écoles, tout une génération
serait aujourd'hui illettrée !" Zohal
Zara parle avec la flamme de l'urgence, ses deux
prunelles noires rivées aux vôtres
comme pour vérifier que le message est
bien reçu. Le gouvernement Rabbani, en
exil, s'est engagé à verser le premier
milliard d'afghanis mais le deuxième reste
à trouver. Ce projet permettrait à
250 étudiants dont 50 jeunes filles de
poursuivre des études.
Madame Zara est venue nous dire au revoir sur
la piste d'envol de l'hélico, une prairie
chatoyante comme un jardin d'Eden. Le sifflement
des pales et la porte de carlingue qui se referme
rompent le lien. "N'oubliez pas les femmes
afghanes", lance-t-elle une dernière
fois. Demain, elle le sait, elle sera de nouveau
"coupée du monde".
Mais les droits des Afghanes ont désormais
une charte, approuvée par la personnalité
politique la plus conséquente qui s'est
dégagée des vingt dernières
années de l'histoire de ce pays. Impensable
il y a quelques années, ce document représente
sans doute une étape majeure dans l'apprentissage
par les Afghans des conditions de leur indépendance.
Françoise Causse
Women on the Road for Afghanistan : www.worfa.org
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