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Le déclin de la France
LE MONDE | 14.01.02 | 13h35 MIS A JOUR LE 15.01.02
| 08h41
Un palmarès de la richesse met la France en queue
de peloton Selon l'agence Eurostat, elle ne devance
que la Grèce, le Portugal et l'Espagne en termes
de PIB par habitant : ce recul au douzième rang
de l'Union inquiète les politiques et traduit
un déclin relatif engagé depuis les années
1990. BRUXELLES de notre bureau européen Douzième
sur quinze ! Dans l'avion qui le transporte vers Stockholm,
pour un sommet européen, en mars 2001, Jacques
Chirac n'en croit pas ses yeux : dans l'Union, seuls
les Grecs, les Portugais et les Espagnols produisent
moins de richesse par habitant que les Français.
C'est ce qu'indiquent les statistiques de l'agence européenne
Eurostat, qui a classé les pays en fonction du
produit intérieur brut (PIB) par habitant, ajusté
en fonction des standards de pouvoir d'achat. Médusé,
le président français demande à
Bercy de faire une étude sur le sujet, s'en entretient
avec le commissaire européen Michel Barnier (RPR),
qui a pris conscience du phénomène fin
2000, en travaillant sur les aides aux régions.
M. Chirac évoque bien l'affaire le 14 juillet,
mais il faut attendre le début de la campagne
électorale et l'arrivée de l'euro, qui
facilite les comparaisons, pour que les statistiques
européennes fassent leur entrée en force
dans le discours politique français. "En
termes de PIB par habitant, (...) nous avons reculé
au cours des dernières années. Il existe
donc une perception collective inexacte de la place
de la France", déclare, début janvier,
Valéry Giscard d'Estaing. L'association patronale
de Paul Dubrule, Entreprise et progrès, veut
lancer, mercredi 16 janvier, un "cri d'alarme"
sur le recul de la France en termes de PIB par habitant
et demande "une réforme de l'Etat",
alors que la France n'est dépassée que
par la Belgique et la Scandinavie pour le taux de ses
prélèvements obligatoires. "On vit
dans un discours un peu irréel et euphorique
et la réalité ne correspond pas à
cela. L'euro va favoriser la perception politique des
comparaisons", affirme au Monde Michel Barnier,
qui déplore que "ce ne soit pas une habitude
français de regarder ce qui se passe ailleurs".
Mais, précise-t-il, "je ne souhaite pas
qu'on utilise ces chiffres de manière partisane.
Ils sont à mettre au débit de plusieurs
gouvernements".
En dessous de la moyenne
Le déclin relatif remonte aux années 1990.
Selon Eurostat, en 1992, la France et l'Allemagne réunifiée
affichent toutes deux un PIB par habitant de 108,8,
pour une moyenne de 100 en Europe : elles ne sont alors
devancées que par le Luxembourg et la Belgique.
En 2001, l'Allemagne se retrouve au septième
rang (104,4) en Europe, tandis que la France est à
la douzième place, en dessous de la moyenne européenne
(99,6). Le Royaume-Uni, resté au dixième
rang selon les chiffres d'Eurostat, est toutefois passé
de 97,7 à 102. L'Irlande, tÊte de pont
des investissements américains en Europe grâce
à sa fiscalité attractive, s'est envolée
de la douzième (80) à la troisième
place (121,2). Matignon renvoyait, dimanche 13 janvier,
sur Bercy pour avoir des explications. "On pourrait
se lancer dans une bataille de chiffres â l'OCDE
classe mieux la France â mais le sujet n'est pas
celui-là", reconnaît-on à Bercy,
oû l'on estime que "les gens qui s'inquiètent
du déclin ont raison". Sauf que celui-ci
a eu lieu avant l'arrivée de Lionel Jospin au
pouvoir, la France ayant atteint dès 1997, sous
le gouvernement d'Alain Juppé, la douzième
place du classement. Cette mauvaise position peut paraître
paradoxale : "La France a un PIB par personne occupée
parmi les plus élevés du monde industrialisé",
explique-t-on à Bercy. Sauf qu'en France, comme
dans les pays latins, peu de personnes travaillent.
Selon Eurostat, en 2000, 61,7 % seulement de la population
de 15 à 64 ans avaient un emploi, ce qui situe
la France au onzième rang, derrière le
Royaume-Uni (71,2 %) et l'Allemagne (65,3). "Le
peu (de Français) qui travaillent bossent pour
les autres, ce qui fait une moyenne par habitant faible",
résume crûment un fonctionnaire de la Commission.
A l'opposé, le Royaume-Uni, avec une main duvre
peu productive mais un taux d'activité élevé,
parvient à être mieux classé. Jusqu'en
1997, le PIB par habitant a été affecté
par la baisse du taux d'emploi â c'est l'époque
de la course aux licenciements pour faire des gains
de productivité, qui entraîne la hausse
du chômage des jeunes et le recours aux préretraites
â et la faible croissance. Depuis le retournement
conjoncturel et le changement de gouvernement, la France
stagne au classement. Selon Eurostat, le PIB par habitant
devrait passer d'un taux de 99,1 en 1997 à 99,6
% en 2001. Si le résultat n'est pas meilleur,
en dépit du retour de la croissance et des 1,5
million d'emplois créés, selon Bercy,
dans les entreprises depuis 1997, c'est que les partenaires
de la France ont fait plutôt mieux. Selon les
prévisions d'Eurostat, la France devrait en 2001
Être encore au onzième rang européen
du chômage. Et il aura fallu attendre cette mÊme
année pour qu'elle remonte au sixième
rang de la croissance en Europe : elle est aujourd'hui
devant l'Allemagne et l'Italie, au coude-à-coude
avec la Grande-Bretagne. La question de la remontée
britannique depuis dix ans reste taboue, alors que son
PIB a dépassé celui de la France en valeur
absolue lors du passage à leuro, qui s'est
accompagné d'une remontée de la livre.
Un haut fonctionnaire insiste sur la difficulté
qu'il y a à comparer le PIB par habitant avec
un pays dont la devise est jugée durablement
surévaluée. Pourtant, affirme en privé
un très grand commis de l'Etat, "les Britanniques
encaissent les dividendes de la politique qu'ils ont
menée avec détermination". Michel
Barnier, lui, estime que "la remontée du
Royaume-Uni s'explique par un encouragement systématique
à l'entreprise, à l'innovation, avec moins
de règles et moins de charges". Mais, affirme
un proche de l'Elysée, "on ne se positionnera
jamais vis-à-vis des Anglais".
Arnaud Leparmentier
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.01.02
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