Montrer des exemples d'intelligence et de compassion, combattre la méchanceté
et l'injustice.
Vous êtes sur le site perso de georges-antoine strauch. Il me sert
de carte de visite et d'outils de communication d'une utopie d'homme
d'action : soutenir la veuve et l'orphelin, promouvoir la beauté de
l'idéal...
Je souhaite partager mes révoltes ou mes coups de coeur avec vous
pour en discuter et s'enrichir de vos points de vue.
Pour quoi
rebelle ?
Je suis démocrate mais je sais que la démocratie
revient le plus souvent à donner une prime à la bêtise,
la médiocrité et la méchanceté. Il faut donc
contrebalancer ce travers en plaçant des étais aux endroits
stratégiques. Les rebelles sont de bons garde-fou.
Vous pouvez utiliser tous mes textes et mes photos en citant leur auteur
et le site www.rebelle.net
Pour les autres, demandez l'autorisation des auteurs.
Démission
du juge Halphen
« Ils ont saboté mon enquête
sur les HLM »
Pourquoi quittez-vous la magistrature ?
Eric Halphen. Quand je suis devenu magistrat, j'avais
un idéal de justice. La même justice
pour tous. C'est cette idée, pendant longtemps,
qui m'a fait aimer mon métier. Plusieurs
affaires, dont celle des HLM, m'ont fait toucher
du doigt que cette justice-là n'existe plus.
Il faut ouvrir les yeux. Des gens qui détournent
des sommes considérables échappent
à tout jugement, ou parfois, quand ils sont
jugés, écopent de peines insignifiantes.
Pendant ce temps, le voleur de sac à main
du métro, pour lui rien n'a changé,
il prend toujours ses six mois fermes. La justice
fonctionne à deux vitesses. Un juge seul
n'y peut rien. Je n'ai plus cet idéal de
justice qui m'animait. Et puis j'en ai assez du
milieu des magistrats. Petit, mesquin, jaloux. Alors
j'arrête.
Pourquoi avoir gardé le silence pendant les
sept ans d'instruction de l'affaire des HLM ? J'ai
considéré dès le début
que je ne devais pas prendre la parole publiquement.
J'ai eu, durant ces sept années, des centaines
de propositions, de télés, de radios,
de journaux, venant de plusieurs pays. J'ai toujours
eu la volonté de dire non, refusant de réagir
face aux armadas déclenchées contre
moi. Cela m'a isolé. D'autant plus qu'aucun
garde des Sceaux n'est jamais intervenu pour corriger
les excès de langage ou les inexactitudes.
Le jour de la convocation de Jacques Chirac, l'artillerie
lourde a été sortie, et j'ai mal encaissé
l'expression de « forfaiture » utilisée
à mon encontre. J'ai eu envie de répliquer.
Même chose quand la chambre de l'instruction
m'a enlevé l'affaire ou quand mon beau-père
a été utilisé pour me nuire.
Aujourd'hui, parce que je ne suis plus saisi de
ce dossier et que je quitte la magistrature, je
ne trouve pas anormal de m'exprimer.
Pourquoi acceptez-vous de parler ? Pour défendre
mon honneur. Faire savoir que j'ai été
calomnié et que mon instruction sur l'affaire
des HLM a été sabotée. On m'a
mis des bâtons dans les roues tout le temps.
On a sans cesse voulu m'empêcher d'enquêter.
Quand vous est venue cette envie d'arrêter
? Est-ce à cause de votre brutal dessaisissement
dans l'affaire des HLM ? Oui et non. Cela fait longtemps
que je ressens une grande lassitude, une impression
de tourner en rond, de ne pas avoir envie de me
lever le matin pour aller travailler. Déjà
en 1994, juste avant l'affaire des HLM, j'avais
eu envie de faire autre chose. De moins triste,
de plus léger. Le métier de magistrat
est pesant. On doit porter le malheur des gens,
stigmatiser des situations de crise. Ce n'est pas
gratifiant de passer son temps à briser des
vies.
Pourquoi êtes-vous devenu juge ? J'ai été
attiré par ce destin, celui de l'homme seul
face aux autres. Seul pour aller jusqu'au bout de
la recherche de la vérité. Seul pour
lutter contre l'injustice. C'est cette idée
qui m'a séduit, selon laquelle il faut tout
mettre en oeuvre pour éviter l'erreur judiciaire
ou que des gens souffrent sans raison. Selon moi,
le juge est là presque pour corriger des
injustices sociales, rétablir un certain
équilibre. Le juge est souvent le dernier
recours.
« On a fait de moi une espèce de don
Quichotte » De quoi êtes-vous satisfait
durant votre parcours de magistrat ? D'une façon
générale je suis satisfait d'être
allé au bout de ce que j'ai entrepris. Aussi
bien pour avoir lutté contre l'erreur judiciaire
que pour avoir convoqué le président
de la République parce que j'estimais que
c'était mon devoir de le faire. Je me souviens
aussi d'une affaire de viol quand j'étais
juge à Chartres. Des gendarmes m'avaient
amené leur coupable, mais quelque chose ne
collait pas. J'ai enquêté tout seul,
j'ai retrouvé un type, que j'ai convaincu
de venir témoigner, et finalement c'était
lui l'auteur. Sans moi, ce jour-là, un innocent
serait allé en prison et aurait certainement
été condamné par la suite.
Plus généralement, je suis fier d'avoir
évité que des innocents aillent en
prison.
Pourquoi, juge d'instruction, êtes-vous si
seul ? Le juge d'instruction est celui qui doit
mettre en doute la parole de tout le monde, y compris
celle des policiers, y compris celle du parquet,
y compris bien sûr celle des témoins,
des victimes et des auteurs. Le juge est l'avocat
du diable en quelque sorte. Du coup, quand vous
doutez de tout le monde, les gens finissent aussi
par douter de vous. La recherche de la vérité
vous isole forcément.
Sans parler du pouvoir du juge d'envoyer des gens
en détention provisoire... La loi a changé
mais, vous savez, c'est moins difficile d'envoyer
les gens en prison que de ne pas les y envoyer.
Tout vous pousse à les mettre en prison,
le parquet, les policiers, les victimes... Ce qui
est difficile pour le juge, c'est parfois de résister
à cette pression-là. Contrairement
à ce que l'on pense, le juge d'instruction
était souvent celui qui s'opposait à
la détention. Dans les affaires financières,
cela se voit moins parce qu'on met beaucoup moins
les gens en détention provisoire. Les PDG
ou les hommes politiques ont des « garanties
de représentation », on sait où
les trouver, et souvent on s'intéresse à
eux des années après les faits, et
la « concertation entre les témoins
», si elle devait avoir lieu, a pu avoir lieu
avant... En ce qui me concerne, personne ne pourra
dire que j'ai abusé de la détention.
Dans l'affaire des HLM, j'ai envoyé un nombre
minimum de personnes en prison : cinq ! Sur un total
de plus de cinquante mis en examen. Cela fait 10
%. Un autre à ma place, tous les avocats
du dossier le savent bien, aurait pu doubler, voire
tripler ce pourcentage.
Vous semblez revendiquer un certain individualisme...
Pour moi, « individualisme », cela ne
veut pas dire égoïsme, cela veut dire
aller jusqu'au bout. Le mot « individualiste
» est péjoratif, mais je constate que
ce sont souvent des hommes seuls qui ont permis
aux sociétés d'avancer. Regardez Christophe
Colomb, Magellan, ou Freud... Pour moi, le pouvoir
judiciaire n'est rien d'autre que « le pouvoir
du grain de sable ». Contrairement à
ce que l'on croit, on n'a presque aucun pouvoir
quand on est juge d'instruction. On a simplement
le devoir d'une certaine vigilance. Je pense qu'un
homme seul est toujours plus vigilant qu'en groupe.
Vous êtes-vous reconnu dans les portraits
faits de vous dans les journaux pendant ces années
? Un jour au supermarché, on m'a demandé
si « j'étais le fils du juge Halphen
». Les journaux ont donc dû donner de
moi l'image de quelqu'un de plus vieux que je ne
suis. Petit à petit, je suis devenu «
le juge Halphen », en un seul mot. J'ai perdu
mon prénom, mon identité normale.
On ne m'appelle pas « Eric Halphen »,
mais systématiquement « le juge Halphen
». Le jour où je suis arrivé
à Nanterre, la secrétaire de la présidente
du tribunal m'a annoncé comme « le
juge Halphen ». Les gens ont besoin d'étiquette.
J'ai l'impression qu'on a fait de moi une espèce
de don Quichotte, du type capable de faire des choses
surprenantes, inattendues. Mais on s'use à
courir après des moulins à vent.
Qu'est-ce que l'affaire des HLM a changé
pour vous ? Toutes les épreuves que j'ai
traversées m'ont fait mûrir. A la base,
je suis optimiste et naïf. Mon optimisme s'est
noirci et ma naïveté s'est teintée
de méfiance. Vous estimez avoir été
calomnié... Bien sûr. On a lancé
contre moi des rumeurs malhonnêtes, que j'étais
un « mauvais procédurier », que
« je commettais des erreurs », que «
j'aurais été un juge partisan »,
que « j'étais téléguidé
par le Parti socialiste », que « j'informais
la presse »... On a même fait courir
la rumeur que j'avais fait travailler au noir un
jeune pour repeindre mon appartement. Je veux expliquer
aujourd'hui pourquoi tout cela est faux autant qu'injuste.
Pensez-vous avoir été dessaisi du
dossier des HLM à tort, et que les «
nullités » de la chambre de l'instruction
étaient infondées ? Oui, je le pense.
Toutes les annulations de l'affaire des HLM sont
à mes yeux totalement infondées. Il
faut bien comprendre que la procédure pénale
n'est pas une science exacte. La chambre de l'instruction
fait ce qu'elle veut. Dans les dossiers terroristes,
elle fait des contorsions pour faire tenir les enquêtes.
Dans les dossiers financiers, et en particulier
avec moi, c'est l'inverse. Certains juges, auxquels
on a attribué des idées politiques
qui ne sont pas celles du président de la
chambre de l'instruction, ont été
comme moi systématiquement maltraités.
Dans ce genre d'affaire, la chambre de l'instruction
examine le dossier davantage en fonction du juge
qui l'a instruit que par rapport à son contenu.
Vous referiez donc les mêmes actes... Mais
oui. C'est un débat un peu technique, mais
j'affirme que je ne savais pas, en septembre 2000,
quand la cassette Méry a fait surface, que
l'enquête avait été «
suspendue » par la chambre de l'instruction
un an plus tôt. Je n'ai jamais reçu
le courrier. Alors j'ai foncé. Je ne pouvais
pas faire autrement. Aurait-on compris que je reste
l'arme au pied ? Il y avait urgence à essayer
de vérifier les informations nouvelles. Mais,
dès que j'ai appris, dans les jours qui ont
suivi, que l'enquête avait été
suspendue, j'ai tout arrêté. J'estime
ne pas m'être écarté de la jurisprudence.
Si on devait annuler quelque chose dans tout cela,
c'était le simple procès-verbal de
saisie de la cassette Méry. On a choisi ce
prétexte pour tout gommer. Parce que j'avais
convoqué le président de la République.
Quel rôle jouent les avocats d'affaires face
aux juges ? Il y a une dizaine d'avocats, qui, bien
que ne faisant pas partie des mêmes cabinets,
se répartissent les dossiers, échangent
les informations, programment les défenses
communes. Ils sont aussi là pour profiter
de la moindre inattention, erreur, maladresse ou
équivoque du juge. Ils maintiennent une pression
permanente. S'ils sont en majorité corrects,
certains ont tendance parfois à oublier leur
éthique professionnelle. Vous n'avez donc
pas « roulé » pour le PS... Mais
les juges ne choisissent pas leur dossier ! Souvent
des amis me demandent si j'aurais agi de la même
façon si j'avais eu l'affaire Urba. Mais
la réponse est évidente. De la même
façon. Même si j'ai des convictions
politiques, elles ne sont jamais rentrées
en ligne de compte dans mes choix. Elles ne concernent
que l'homme. Le juge, lui, est resté froid.
Combien aviez-vous d'enquêtes en cours quand
est arrivée celle des HLM ? En 1993, l'année
précédente, j'avais eu 172 ouvertures
d'informations. Ensuite, pendant deux ans, j'ai
travaillé à 90 % de mon temps sur
le dossier de la Ville de Paris. J'avais encore
120 dossiers qui me prenaient 50 % de mon temps.
J'ai donc dû élargir mes plages de
travail. J'arrivais tôt et je repartais plus
tard. Mais je n'ai jamais été déchargé
de quoi que ce soit à Créteil.
« On a déstabilisé ma vie privée
» Quand avez-vous compris que ce dossier était
explosif ? Dès le départ, on se pose
des questions. On voit bien que les sociétés
que l'on a repérées travaillent avec
l'office d'HLM de Paris et celui des Hauts-de-Seine.
Mais le vrai déclic, c'est quand les policiers
se rendent en Côte d'Ivoire et ramènent
un document d'une personne que l'on recherche, adressé
à un conseiller technique du ministère
de la Coopération. Dans ce courrier, il est
question de « frères... de qui vous
savez ». Le document cite également
le nom de Philippe Massoni (NDLR : ancien préfet
de police de Paris, aujourd'hui conseiller à
l'Elysée) . En juin 1994, j'ai fait une première
perquisition au ministère de la Coopération,
et personne à l'époque n'en a jamais
parlé. Là, j'avais compris qui on
avait en face. A quel moment démarrent les
tensions ? En octobre 1994, Michel Roussin est mis
en examen. Cela monte d'un cran. Mais dès
que je mets un pied dans les Hauts-de-Seine, tout
explose. Quinze jours après, c'est le début
de l'affaire Schuller-Maréchal. Cela voulait
dire qu'ils savaient qu'il y avait des choses à
trouver... Moi, à ce moment-là, je
n'ai rien vu venir. Je dois dire que je n'étais
encore au courant de rien ! Comment avez-vous vécu
l'affaire Maréchal ? J'étais KO. On
a laissé entendre que j'étais destinataire
de sommes d'argent. Je devenais un ripoux. On a
déstabilisé ma vie privée.
Rendez-vous compte : le père de ma femme
est en garde à vue, et cela tombe à
un moment où mon couple est en difficulté.
En avez-vous voulu à votre beau-père
? Enormément. Ils ont exploité le
maillon faible. J'ai eu un tel passage à
vide que j'ai failli tout arrêter. Dans l'opération,
mon couple a volé en éclats. Mais
d'un strict point de vue judiciaire, je suis ressorti
de là plus fort qu'avant. Ça m'a blindé.
Ce qui ne tue pas renforce. Quel était l'intérêt
de monter ce piège contre vous ? Ils voulaient
obtenir mon départ. Sur ce point, ils ont
échoué. Mais, au passage, le dossier
a été retardé de plusieurs
mois et a été coupé en deux.
Il y avait une certaine cohérence à
enquêter sur un ensemble de pratiques. Les
méthodes semblaient les mêmes à
l'office parisien et à celui des Hauts-de-Seine.
Plutôt que de regarder la montagne d'en bas,
si on avait pris de la hauteur, on aurait eu une
meilleure vision des choses. Au lieu de cela, on
a commencé à saucissonner. J'ai perdu
l'enquête sur les Hauts-de-Seine, qui a été
confiée à un autre juge. Toutes les
autres opérations de saucissonnage qui vont
suivre auront pour conséquence d'enlever
de la cohérence au dossier. Et donc de sa
force. A chaque fois que je découvrais un
nouveau levier pour comprendre, il m'était
retiré.
« J'aurais très bien pu convoquer Chirac
en 1995 » Vous critiquez là le rôle
du parquet... Au départ, je n'avais ni bonne
ni mauvaise relation avec le procureur de Créteil.
Un soir, tout au début de cette affaire,
je suis resté tard pour lui donner des informations
dont il avait besoin. Il m'a traité comme
un valet. C'était encore la vieille façon
de voir les choses, un parquet tout puissant, et
des juges obéissants. J'ai quitté
son bureau en lui disant que je n'étais pas
à ses ordres. Dès que l'affaire est
devenue politique, le procureur de Créteil
s'est mis en retrait et je n'ai plus eu de contact
avec lui. Ce que j'ai appris aussi, sur certaines
promesses qu'il avait faites à certains avocats
dans ce dossier, n'a pas amélioré
l'image que j'avais de lui. Vous souvenez-vous de
votre premier contact avec Méry ? Il est
dans le couloir du tribunal avec son avocat. Ma
greffière ouvre la porte et entend l'avocat,
qui est le collaborateur de M e Sarda, l'avocat
principal de Méry, dire à son patron
: « Vous avez raison, c'est une opération
qui vise Chirac. » On est en septembre 1994.
Officieusement, il y a donc du Chirac. Durant sa
détention, j'ai eu le sentiment à
plusieurs reprises que Méry est à
deux doigts de tout me raconter. On est à
l'époque en pleine campagne présidentielle
Chirac-Balladur. Avez-vous respecté une forme
de « trêve » ? Oui. J'ai essayé
d'interférer le moins possible. Il y avait
des choses que j'aurais pu faire avant 1995 et que
j'ai faites après, exprès. Par exemple
perquisitionner au RPR, à l'Opac de Paris,
ou m'intéresser de près à Georges
Pérol (NDLR : ex-directeur de l'OPHLM de
Paris) , très chiraquien. Je n'ai pas voulu
que l'on puisse dire que j'avais joué un
rôle dans la campagne présidentielle.
Si j'avais été inspiré par
des considérations partisanes, j'aurais très
bien pu convoquer Chirac à ce moment-là.
D'ailleurs, au parquet, on m'a demandé à
l'époque si je comptais le faire. C'était
peut-être une façon de me suggérer
de le faire. Je ne suis pas tombé là-dedans.
Pourtant, cela aurait rendu grand service aux balladuriens...
Le paradoxe, c'est qu'on dit que Balladur n'a pas
été élu à l'Elysée
à cause de l'opération Schuller-Maréchal.
Eric Halphen. C'est bien possible. Il a affirmé
à la télévision que mon beau-père
n'avait jamais été écouté
illégalement, ce qui s'est révélé
faux. Il est apparu soit comme quelqu'un d'incompétent
soit comme un menteur. L'ironie de cette histoire
c'est que l'on peut penser que Chirac a été
élu en 1995 en grande partie à cause
de mon affaire.
Pourquoi pendant des mois, en 1997 notamment, on
n'entend plus parler de votre enquête ? La
plupart du temps, une enquête financière
n'a rien de spectaculaire. Si on s'est aperçu
rapidement que pour avoir des marchés des
HLM de Paris, les entreprises devaient passer par
Méry, il a fallu ensuite tout vérifier,
entendre les chefs d'entreprise, mais surtout suivre
les mouvements financiers... jusqu'en Suisse, au
Lichtenstein, en Afrique, en Israël. Cela a
pris des mois.
Comment vivez-vous aussi la perquisition chez les
Tiberi et le refus des policiers de vous assister
? Curieusement, sur le moment, je ne me suis pas
rendu compte de l'importance de ce refus. Je baignais
dans une hostilité générale,
et ce nouvel épisode n'était qu'une
manifestation de plus de ma solitude. Dans l'escalier
des Tiberi, j'ai vécu cela comme un nouvel
avatar des épreuves que je devais subir et
pas comme une première, en France, d'un refus
de la police d'obéir à un juge d'instruction.
Au passage, cet épisode a bien démontré
qu'aucune réforme de la justice ne changera
les choses tant qu'on ne réformera pas non
plus la police judiciaire. Vous pouvez prendre le
juge le plus indépendant et le plus courageux
du monde, il ne pourra jamais rien faire si des
policiers ne le suivent pas à cent pour cent
et restent aux ordres de l'autorité préfectorale
ou ministérielle. Ce jour-là, je voulais
aussi aller perquisitionner à la mairie du
V e et à l'Hôtel de Ville. Sans policier,
en quittant les Tiberi, j'ai dû tout annuler...
Avez-vous eu peur pour votre vie pendant votre enquête
? Oui. Pendant l'affaire Schuller-Maréchal,
quand je tournais la clef de ma voiture, avec mes
enfants, dans le parking, j'avais une appréhension.
J'ai eu peur. Je savais aussi que j'étais
sur écoute, que j'étais suivi, pris
en photo, filmé... jusque sur mes lieux de
vacances.
« Si on veut abattre un juge, on y arrive
» Mais à quoi cela aurait servi de
vous éliminer... Quand j'étais plus
jeune, c'est ce que je m'étais dit le jour
de la mort du juge Michel. A l'Ecole de la magistrature,
on apprend que tout est dans le dossier et qu'il
ne sert à rien de supprimer un magistrat.
Je sais aujourd'hui que c'est une idée fausse.
Tout n'est jamais dans le dossier. Vous êtes
dépositaire aussi d'une ambiance, de confessions
« off » que les gens ne veulent pas
avouer sur procès-verbal. En fait, chaque
dossier dépend beaucoup de la personnalité
du juge qui l'instruit. Cela peut donc « valoir
le coup » de changer de juge.
Aviez-vous demandé une protection policière
? On m'en a proposé une à l'époque
mais je l'ai refusée. D'abord parce que pour
le ministère de l'Intérieur, vous
coller deux policiers, c'est aussi une façon
de savoir ce que vous faites. Protection signifie
aussi surveillance. Ensuite, tout simplement parce
que si on veut abattre un juge, on y arrive de toute
façon. C'est ce qui est arrivé à
Giovanni Falcone en Sicile.
Avez-vous été confronté, comme
les magistrats italiens, à la loi du silence
? Les dossiers politiques sont exactement comme
les dossiers mafieux. Personne ne parle. Dans les
dossiers ordinaires, les gens vous racontent tout
assez facilement. En tout cas, il est plus fréquent
de les voir parler que de les voir se taire. Dans
les dossiers politiques, c'est l'inverse. C'est
une des choses qui m'a le plus choqué. De
voir à quel point des hommes politiques,
des personnages pourtant publics, en sont réduits,
devant les soupçons et les démonstrations
des dossiers, à se taire comme de grands
truands. Ils sont exactement comme les braqueurs
ou les trafiquants de drogue pris la main dans le
sac. A les croire, ils ne sont au courant de rien,
ne décident rien, et ne sont censés
être au courant de rien. Cette attitude en
dit long sur l'état de notre démocratie.
Pour moi, un homme politique doit avoir le courage
d'assumer ses erreurs.
Les hommes du RPR, face à votre enquête,
suggèrent que les ententes avaient lieu au
niveau des entreprises... Je ne veux pas rentrer
dans le détail du dossier. Mais tout le monde
peut constater que les décisions prises,
les attributions de marchés publics, ne sont
pas du ressort des entreprises.
A combien se chiffre l'argent des fausses factures
de votre enquête ? Ce que l'on sait, c'est
qu'à chaque fois que les marchés sont
truqués, que des pots-de-vin sont versés,
cela se traduit, en bout de chaîne, sur les
chantiers. Concrètement, à l'Office
HLM de Paris, des gens sont venus m'expliquer que
des ascenseurs sont en panne, qu'au lieu des deux
couches de peinture prévues il y en a parfois
eu qu'une seule, qu'on a oublié de poser
des portes blindées et que des fenêtres
bas de gamme, qui ferment mal, ont remplacé
de meilleurs modèles. Pour chaque fausse
facture, c'est le bien-être des habitants
d'HLM qui est atteint.
« J'ai découvert les ombres d'un système
» Après sept ans d'enquête, avez-vous
le sentiment d'avoir tout découvert ? Loin
de là. J'ai découvert les ombres d'un
système. J'estime que ce n'est déjà
pas si mal, et qu'il était difficile, voire
impossible, d'aller plus loin.
Que pensez-vous de l'immunité présidentielle
qui vous a empêché d'entendre Jacques
Chirac ? Les décisions du Conseil constitutionnel
et de la Cour de cassation, qui s'imposent à
tout juge d'instruction, sont contraires à
l'idée que je me fais de la justice. Pour
moi, les lois sont faites pour tout le monde. Le
riche ou le pauvre, le chômeur ou le président.
Je ne comprends pas cette immunité présidentielle
que rien ne justifie vraiment. On a abouti à
une situation de blocage. Aux Etats-Unis, Nixon
a démissionné pour mille fois moins
que tout cela. Ici, on a un président qui
est soupçonné d'avoir fait bénéficier
son parti d'argent public pendant des années
et on dit que vous ne pouvez pas enquêter
sur lui. Comment peut-on continuer à enquêter
sur les autres ?
L'Elysée, justement, vous a reproché
d'avoir convoqué le président comme
un vulgaire citoyen... Oui, ils m'ont reproché
la forme de la convocation « Chirac, Jacques
». Mais ce n'était pas une maladresse
de ma part, au contraire, c'était voulu.
Dans mon idée de la justice, on doit pouvoir
convoquer le président comme n'importe quel
citoyen, comme celui qui reçoit sa convocation
« Dupont, Marcel ». Le juge d'instruction
n'est pas là pour montrer un quelconque respect
des institutions. Il n'est pas là pour avoir
du respect, de la compassion, de l'émotion
ou de la pitié. Il est là pour chercher
la vérité et éviter l'injustice.
Votre enquête, comme d'autres, a été
alimentée par des corbeaux. Avez-vous l'impression
d'avoir été manipulé ? Beaucoup
d'enquêtes démarrent par des lettres
anonymes. Je ne vois pas pourquoi on n'en tiendrait
pas compte. Il faut vérifier ces éléments.
Je dois constater qu'au final les corbeaux de mon
dossier, y compris celui qui m'a envoyé des
blancs des RG et qui était très proche
de certains milieux politiques, ne m'ont pas été
d'une grande aide. Ils ne m'ont pas tellement orienté.
Vous avez eu aussi affaire aux RG ... Ils font des
enquêtes parallèles à mon sens
totalement anormales et dignes d'une police politique.
Je n'ai rien contre les renseignements généraux
en tant que tels, et je conçois que le gouvernement
ait besoin d'informations politiques, économiques
ou sociales. Mais je trouve totalement anormal que
les RG se soient livrés à une enquête
parallèle, découvrant d'ailleurs des
choses, mais ne les communiquant pas à la
justice ! Il y a là une catégorie
de fonctionnaires qui serait au-dessus des lois
et sans l'obligation de révéler les
infractions qu'ils découvrent. C'est choquant.
Avez-vous des regrets ? J'ai tenté tout ce
que je pouvais faire, et même si cela n'a
pas abouti totalement, je n'ai aucun regret. J'en
aurais eu si j'avais aujourd'hui l'impression de
ne pas avoir assez travaillé ou d'avoir manqué
de courage... Mais j'ai l'impression d'avoir essayé
tout ce qui était en mon pouvoir. J'ai donc
la conscience tranquille, même si bien sûr
j'éprouve aujourd'hui, après sept
ans, un sentiment d'impuissance. Je ne regrette
pas non plus de ne pas avoir été plus
filou, de ne pas avoir utilisé la détention
pression comme je l'aurais pu. Non, à la
réflexion, je ne regrette rien.
« Je suis contre l'indépendance du
parquet » Vous avez certainement recueilli,
« off », des révélations
explosives. Quel est désormais votre impression
sur l'état de la corruption en France ? Il
est vrai que j'ai recueilli des informations qui
ne pourront figurer malheureusement nulle part.
La décentralisation a été un
coup d'accélérateur à la corruption.
A mon sens, il n'y a guère de marché
public, pendant des années, qui ait été
totalement propre et qui n'ait pas été
vicié par le système. Aujourd'hui
encore, il faut modifier de fond en comble le Code
des marchés publics. Il faut aussi que les
mentalités de certains élus changent.
Que pensez-vous des projets de réforme de
la justice ? Je vais en surprendre certains, mais
je suis contre l'indépendance du parquet.
A terme, un parquet indépendant, c'est la
fin du juge d'instruction à la française.
Il n'y aura qu'un procureur indépendant,
qui n'instruira qu'à charge face à
des avocats qui enquêteront à décharge.
Je suis contre ce système à l'américaine
où plus on a d'argent, plus on peut se payer
une bonne défense. Pour moi, le parquet doit
être le bras de la politique pénal,
et appliquer les consignes de la chancellerie. Reste
le cas des supplétifs. Là, il faut
éviter le retour à l'ancien système,
où la chancellerie donnait des ordres pour
bloquer les enquêtes. Il faut créer
une nouvelle structure, auprès du juge d'instruction,
pour donner les feux verts indispensables aux enquêtes.
Et ne plus donner la possibilité au garde
des Sceaux de bloquer les instructions gênantes.
Avez-vous regardé Chirac le 14 juillet à
la télévision ? Oui, bien sûr.
Les journalistes sont moins bons interviewers que
les juges. Croyez-moi, ils n'ont pas posé
les questions que je lui aurais posées.
Qu'allez-vous faire à présent ? Je
termine un livre sur mes « aventures »
qui va s'appeler « Sept Ans de solitude »,
chez Denoël. Je vais aussi chercher du travail.
Il faut oser changer de vie, partir en quête
d'espérance. Je vais changer de métier,
même si pour l'heure je n'ai aucune idée
particulière.
Seriez-vous tenté par la politique ? Je ne
crois pas que j'aurais les 500 signatures... Propos
recueillis par Laurent Valdiguié
Le Parisien , lundi 14 janvier 2002